Marie de France : Le Loup & la grue ou l’ingratitude des tyrans

Sujet : fable médiévale, vieux français, anglo-normand, poésie satirique, langue d’oïl, ingratitude, tyran, bestiaire médiéval.
Période : XIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre : Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
Auteur : Marie de France (1160-1210)
Ouvrage : Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)

Bonjour à tous,

n route pour le XIIe siècle à la découverte d’une nouvelle fable de Marie de France. Au Moyen Âge central, la première poétesse en langue française nous a légué de nombreuses histoires de ce type en s’inspirant indirectement du legs de Phèdre.

Dans l’histoire du jour, il sera question d’un loup et d’une grue et, à travers leurs mésaventures, de l’ingratitude des tyrans envers les petites gens se trouvant sur leurs fiefs.

Nos contemporains connaissent bien plus sûrement ce conte animalier sous un autre titre même si la forme n’en varie guère. Longtemps après Marie de France, Jean de La Fontaine et sa plume talentueuse allaient, en effet, lui redonner un nouveau souffle pour le faire perdurer bien des siècles après lui.

L’homme de lettres du XVIIe siècle garderait le loup mais changerait l’oiseau pour faire de la grue une cigogne. L’ingratitude des puissants resterait au menu. Fabrice Lucchini n’était pas encore né. Il faudrait encore attendre pour qu’il réenchante La Fontaine.

La fable de Marie de France avec une enluminure exclusive tirée de divers manuscrits.

Les fables au temps de Marie de France

Au Moyen Âge central, les versions des fables qui circulent sont le plus souvent inspirées de Phèdre plutôt qu’Esope. Plusieurs manuscrits médiévaux témoignent de cette tradition qui émerge dans l’Angleterre du Haut Moyen Âge (700-1000) et dont l’un des auteurs de référence, vraisemblablement plus médiéval qu’antique, est un traducteur latin du nom de Romulus.

C’est au début du XVIIIe siècle, qu’on trouve une des plus anciennes recompilations latine de ce corpus . L’ouvrage date de 1709 et a pour titre Fabulae antiquae ex Phædro fere servatis ejus verbis desumptæ, et soluta oratione expositæ (Fables antiques tirées de Phèdre et expliquées librement).

On connait aussi cette publication sous le nom de Romulus Nilantii du nom de son auteur Johan Frederik Nilant, professeur, philologue et juriste néerlandais. L’ouvrage a été réédité en édition bilingue latin français chez Honoré Champion, en 2020 1.

On s’accorde, en général, sur le fait que c’est ce corpus médiéval qui aurait inspiré Marie de France plutôt que Phèdre dans le texte ou même Esope. Concernant la fable du jour, la poétesse franco-normande la reprendra à son compte en la transposant quelque peu.

Des versions médiévales adaptées de Phèdre, elle conservera le loup, le volatile à long cou et le scenario. Toutefois, elle développera la morale de son histoire dans un contexte plus féodal et donc aussi plus médiéval. Le « méchant » deviendra ainsi « le mauvais seigneur », autrement dit le tyran abusif qui fustige les petites gens sur son fief ; sa seule gratitude envers eux consistant à les épargner.

Enluminure retouchée de la fable du Loup et de la Grue dans le manuscrit ms Français 24428 de la BnF (datation milieu du XIIIe siècle)
Enluminure du Loup et de la Grue dans le ms Français 24428 de la BnF (à consulter sur Gallica)

Dou Leu et de la Grue ki li osta l’os de la goule
dans l’anglo-normand de Marie de France

Ensi avint k’uns Leus runja
Uns os que el col li entra ;
E quant el col li fu entreiz,
Mult en fu durement greveiz.
Tutes les Bestes assanbla,
E les Oisielz à sei manda,
Puiz lur fait à tuz demander
Se nus l’en seit mediciner.

Entr’ax unt lur cunsoile pris
E chascuns en dist son avis:
Fors la Grue, se dient bien,
Ni ad nulz d’iauz ki saiche rien.
Le col ad lunc è le bec groz
Si en purreit bien tirer l’oz ;
Li Lox li pramist grant loier
Pur tant ke la volsist aidier ;

La Grue met le bec avant
Dedenz la goule au mal-feisant ;
L’os en atrait, puis li requist
Que sa promesse li rendist.
Li Leuz li dist par mal-talent,
E afferma par sairement
Que li sambleit, è vertez fu,
Que bon loüer en aveit eu,
Qant sa teste en sa gule mist
K’il ne l’estrangla è oscist.

Tu es, fist-il, fole pruvée
Kant de moi es vive escapée ;
E tu requiers autre loier ?
De ta char ai grant désirier,
Maiz mult me tieng ore pur fol
Qant mes denz n’estrangla ton col.

Autresi est dou mal Seignur,
Se povres Hum li fet henur
E puis démant le guerredun
Jà n’en aura se maugrei nun,
Portant k’il soit en sa baillie
Mercier le deit de sa vie.

les Poésies de Marie de France, Bonaventure de Roquefort (1820)T2


Du loup et de la grue qui lui ôta un os de la gueule

Traduction de la fable de Marie de France en français actuel.

Ainsi advint qu’un loup rongea
Un os qui, une fois, avalé
Dedans son cou vînt se loger
Et quand il fut bien coincé là
Il en fut bien incommodé.
Toutes les bêtes il assembla
Et les oiseaux il fit quérir
Pour que chacun se prononça
Et s’empresse de le secourir.

Ainsi les bêtes tinrent conseil
Et chacun donna son avis
Hormis la grue, affirmèrent-ils,
Nul autre ne pourra l’aider.
Avec son gros bec et long cou
Elle pourrait bien retirer l’os ;
Le loup promît grande récompense
Si l’oiseau voulait bien l’aider.
La Grue mis le bec en avant
Dedans le gorge du méchant ;
En retire l’os et puis requiert
Qu’on lui rétribue son salaire.

Le loup lui rétorque, en sifflant
Et jure bien haut que par serment,
Il lui semble en vérité
Qu’elle a déjà été payée
De ne point être dévorée,
Quand son cou elle mit dans sa gueule.
« Tu es, dit-il, folle avérée
Quand t’étant de moi réchappé
Tu viens encore quémander ? »
De ta chair j’ai grand désir
Mais je me tiens là, pure folle,
Sans que mes crocs ne te déchirent.

Ainsi va du mauvais seigneur,
Si pauvres gens lui font honneur
Et puis en demandent salaire
Jamais il n’en éprouvera de gratitude,
Tant qu’ils sont sur son territoire
Il doivent le remercier d’être en vie.


Lupus et Gruis, chez Phèdre

Qui pretium méritei ab improbis desiderat,
bis peccat : primum quoniam indignos adiuvat,
impune abire deinde quia iam non potest.
Os devoratum fauce cum haereret lupi,
magno dolore victus coepit singulos
inlicere pretio ut illud extraherent malum.
Tandem persuasa est iureiurando gruis,
gulae quae credens colli longitudinem
periculosam fecit medicinam lupo.

Pro quo cum pactum flagitaret praemium,
« Ingrata es » inquit « ore quae nostro caput
incolume abstuleris et mercedem postules ».

Version française

Il est dangereux de secourir les méchants.

Qui exige des méchants la récompense d’un bienfait, commet deux fautes : l’une en ce qu’il oblige ceux qui en sont indignes ; l’autre parce qu’il ne peut guère s’en tirer sain et sauf.

Un os qu’un loup avait avalé, lui demeura dans le gosier : pressé par une vive douleur, il tâcha à force de promesses d’engager les autres animaux à le tirer de ce danger. Enfin, la Grue persuadée par son serment, confia son cou à la gueule du loup et lui fit cette dangereuse opération.

Comme elle lui réclamait le prix de son service : « vous êtes une ingrate, dit-il ; vous avez retiré votre tête saine et sauve d’entre mes dents et vous demandez récompense !« 

Les fables de Phèdre affranchi d’Auguste en latin et en françois, L’abbé L.D.M, Ed Nicolas et Richart Lallemant (1758).


Le loup et la grue dans le Romulus de Nilant

La version du Romulus Nilantii est sensiblement équivalente à l’originale de Phèdre sur le fond. L’histoire ne change pas et là encore, la morale est en défaveur de l’ingénu qui commet la double erreur de se mettre au service du méchant, tout en espérant, en plus, des récompenses ou des mérites.

« Qui pretium meriti ab improbo desiderat , plus peccat: primum quia indignos juvat importune ; deinde quia ingratus postulat, quod implere non possit. »

« Celui qui attend une récompense d’un homme méchant pèche doublement : d’abord parce qu’il aide indignement l’indigne ; ensuite, parce qu’il exige de l’ingrat ce qu’il ne peut donner. »


Le Loup et la Cigogne de Jean de La Fontaine

Venons-en à la version qui nous est sans doute la plus familière celle de Jean de La Fontaine. Chez lui, la morale reste, pour cette fois, tacite. Il laisse le soin au lecteur de la tirer.

Les Loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement
Qu’il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le Loup :
Vous riez, ma bonne commère !
Quoi ? Ce n’est pas encore beaucoup
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte. »

Les Fables de Jean de La Fontaine


Un mot de l’enluminure sur l’illustration

Sur l’illustration et en-tête d’article, l’enluminure du loup et de la grue sur fond de lac et de châteaux est une création de votre serviteur à partir de manuscrits médiévaux.

Enluminure du loup et de la grue sur fond de châteaux et de nature.

Le paysage provient du ms Français 9140 : Le Livre des propriétés des choses de Barthélémy l’Anglais, traduit du latin par Jean Corbechon et daté du XVe siècle (enlumineur Évrard d’Espinques).

La grue est tirée du bestiaire lat. 6838B de la BnF : anonymi tractatus de quadrupedibus, de avibus et de piscibus. L’ouvrage est daté du XIVe siècle. Le loup est sorti, quant à lui, tout droit du MS. Bodley 130, un bel herbier et bestiaire médiéval conservé à la Bodleian Library et daté de la fin du XIe siècle. Quelques autres éléments de décor ont été glanés ça et là.

En bons acteurs, le loup et la grue se sont prêtés au jeu de la mise en scène et de l’opération. J’ai dans l’idée qu’après des siècles à poser sur leur parchemin respectif, sans remuer un œil ou une patte, prendre un peu l’air leur à fait du bien.

Vu sur la tapisserie de Bayeux

une représentation d'un grue extrayant un os de la gueule d'un animal (lion ou loup ?), tapisserie de Bayeux.

Du point de vue iconographique, il est intéressant de noter qu’on retrouve encore notre fable sur une bordure de la tapisserie de Bayeux. Le loup semble même s’y être changé en lion. Ce n’est pas impossible quand on sait que c’est aussi le cas de certaines versions de cette fable dans certains manuscrits (manuscrit 2168, anciennement côte Regius 7989-2, cf note Roquefort, op cité).

Voilà pour ce petit voyage dans le monde des fables du XIIe siècle, à la découverte de Marie de France.

En espérant que cet article vous ait appris quelques petites choses, merci encore de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.


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Découvrir plus de fables médiévales
Le loup aux temps médiévaux, avec Michel Pastoureau


Notes

  1. Le Romulus de NilantÉdition bilingue, éd. Baptiste Laïd, Paris, Champion, 2020, par Jean Meyers ↩︎

Yggdrasil, nouvelle édition du Festival des Mondes Imaginaires Lyonnais

Sujet : festival médiéval-fantastique, mondes imaginaires, cosplay, geek culture, SF, steampunk, médiéval fantaisie.
Lieu :  Eurexpo, Bd de l’Europe, 69680 Chassieu, Auvergne-Rhône-Alpes.
Evénement  : Festival Yggdrasil 2026
Date : les 7 & 8 mars 2026

Bonjour à tous,

lors que le salon Normannia de Caen s’apprête à fêter sa 8ème édition, nous faisons un bond en avant de quelques semaines pour vous parler de Yggdrasil, un festival autour des mondes imaginaires qui se tiendra début mars prochain, en région Lyonnaise.

Entre cosplay, bonne humeur et geek-culture, depuis 2015, l’événement propose à ses visiteurs, durant deux journées complètes, un voyage aux confins des mondes imaginaires au sens large. Le médiéval-fantastique y est largement représenté mais pas que. Comme on le verra, les univers présents sont, en effet, riches et variés.

La formule plait et les quelques 25 000 participants de la dernière édition d’Yggdrasil sont là pour en témoigner.

Au programme d’Yggdrasil 2026

Yggdrasil - Festival des mondes imaginaires - Auvergne-Rhône-Alpes, affiche édition 2026

Cette année, Yggdrasil se propose de célébrer les dragons. On devrait donc croiser plus d’une créature à écailles déambulant dans les allées du festival ou intégrée aux décors que les organisateurs s’évertuent toujours à soigner.

Pour le reste, personnages hauts en couleur, artisans exposants, compagnies médiévales et troupes d’inspirations diverses seront à la fête. Au menu, de nombreuses échoppes et animations permanentes issues des différents univers représentés.

Viendra encore s’ajouter l’incontournable concours de Cosplay dans une ambiance participative et festive mêlant des milliers de personnes en costumes inspirées des mondes imaginaires les plus foufous.

Les univers représentés

Le festival Yggdrasil compte de nombreux créateurs et bénévoles et offre à ses visiteurs des univers bien marqués ou plutôt, pour reprendre le vocabulaire des organisateurs, un « multivers » permettant de sauter de l’un à l’autre.

On pourra ainsi déambuler dans Le Quartier d’Aldéryn, un univers dédié tout entier au Médiéval-Fantastique avec ses animations et ses activités. La Cité d’Horologium et ses hautes forges quant à elle, fera tribut à l’univers mécanique et victorien du Steampunk.

De leur côté, les amateurs de magie et sorcellerie trouveront leur bonheur dans Le Castel Arcanum, haut-lieu de mystères et de sortilèges. Plus loin encore, Le Domaine d’Aku fera place aux mondes imaginaires en provenance d’Asie entre cosplay mais aussi arts martiaux spectaculaires.

La balade ne s’arrêtera pas là puisque les amateurs de Science Fiction et de voyages intergalactiques pourront accoster sur Le port cosmique d’Orionys et ses docks stellaires. Ici, apprentis Jedi, héritiers de la force et autres voyageurs spatiaux les accueilleront pour une plongée dans les univers SF d’Asimov à Star Wars.

En continuant le périple dans les allées du festival, Chroniquia, la Grande Bibliothèque d’Yggdrasil permettra de rencontrer des auteurs, illustrateurs et créateurs d’univers imaginaires. Enfin, la partie ludique ne sera pas en reste avec Drakariis, la Cité des Mille Dragons, un univers centré sur les jeux de société, une des nombreuses nouveautés de cette édition 2026.

Festival Yggdrasil 2026, animations médiévales, cosplay et univers imaginaires, photo de compagnies invitées.

Compagnies médiévales, troupes et personnages hauts en couleur

Yggdriser – Villeurbane Canne de Combat et Bâton – Lyon Sabre Coréen -Troupaskaya, les Goblorantins – Philibert Dragonneau – Panic Cosplay Rush – Montilisio Salto – LudoSport Lyon -Les mondes de kern – Les héritiers de la force – La Marmite de Saint Antoine – La Guilde des Disciplines Fantastiques – Komainu Yosakoi Lyon – Jeanne de la jungle – JA Magicien – ImaLARP – Force et Carton – Didi Pattes de Velours – Débilum Sanctum – Coverre – Cosplay Craft Collective – CLIVRA – Cie Ultimate – Chrysalis Forge – Barde Mana – Band’Originale Lyonnaise – Art et Budo – Adventure games – Adeptus Lugdunum – Academie des jedi auvergnats – 501st Legion French Garrison – Celest1al Project – Insomnia – K-Sync – NXT Crew – Aïra Vennax – Emlyn « la brisée » – Eredin Trois-Visages – Huŏlóng – Ignelian – Jean-Yves du Bourichon – Julius Cuivré – Les Oakhaven – Mabeus le mage – Middas Dragunov – Professeur Edgard Fusbera – Professeur Ernest Drake – Reine Endora – Rifāngü – Urien « le Fiable » -Xaden Riorson – Yeule – Zarhya – Zassat


Invités spéciaux et célèbres

Dans son programme, le Festival met aussi l’accent sur des invités célèbres pour leur participation dans l’art, la littérature, la musique ou même encore le cinéma et les séries télévisées autour des mondes imaginaires.

Pour cette édition 2026 d’Yggdrasil, ils seront encore une trentaine à venir échanger sur leur travaux, leur succès et leur passion.

Pour n’en citer que quelques-uns, le célèbre écrivain français de fantasy et de science-fiction Pierre Pevel sera présent ainsi que Christophe Arleston, scénariste de BD de la série culte Lanfeust de Troy. Entre autres noms, on peut encore mentionner Devon Murray, l’iconique Seamus Finnigan de la saga Harry Potter ou même le groupe de métal Magoyond. Pour le reste de la liste, nous vous laissons en découvrir le détail sur le site officiel du festival Yggdrasil.

Voir d’autres articles sur cet événement :
Yggdrasil édition 2019Yggdrasil édition 2020

En vous souhaitant une belle journée.

Fred
Pour Moyenagepassion.com
A la découverte du Monde Médiéval sous toutes ses formes.

Raconti 7, des hommes, des bêtes et des contes de Corse et du Monde

écu blason corse

Sujet : contes, fables, Corse, origines comparées, collection, livre, culture, tradition orale corse
Période : du Moyen Âge à nos jours.
Titre Raconti 7, Ces animaux pas si bêtes, St’animali ùn sò cusì scemi
Parution : 2021-2026, Editions Maïa.

Bonjour à tous,

‘est avec grand plaisir que nous voyons paraître le septième volume de la collection Raconti. Cette aventure a été lancée en 2014, à l’initiative du conteur corse Claude Franceschi. Entouré d’une équipe d’universitaires et de passionnés, il s’est donné pour noble mission de retranscrire les contes de la culture orale corse mais pas seulement. L’idée était aussi de les mettre en miroir avec d’autres contes similaires en provenance du monde, d’autres cultures ou même de l’Histoire1.

Raconti, contes corses à la croisée de Culture, Tome 7 'Ces Animaux pas si Bêtes" couverture

Depuis le début de ce voyage, nous avons été sollicité sur la partie médiévale et c’est toujours avec grand plaisir que nous avons répondu présent. Nous voilà désormais au tome 7, un ouvrage à la saveur toute particulière. Outre le fait qu’il devrait clore la série, nous l’affectionnons tout spécialement pour son thème : « Ces animaux pas si bêtes« .

Des histoires où des hommes côtoient des bêtes et des contes animaliers, voilà un sujet que nous avons exploré plus d’une fois et qui ne pouvait que nous plaire. Nous sommes donc très heureux d’avoir apporté notre modeste contribution à ce tome 7 de Raconti, sous forme de quelques modestes traductions de fables et de fabliaux. Elles viennent faire leur nid bien au chaud entre de nombreux contes du patrimoine oral corse et mondial et elle s’y trouvent bien.

Les animaux au Moyen Age

La relation de l’homme aux animaux durant le Moyen Âge se joue dans la proximité. Présents dans les campagnes comme dans les villes, les bêtes sont partie intégrante du monde médiéval. En fonction de sa classe, elles sont d’une aide précieuse au travail, à la guerre, dans les déplacements, dans les loisirs, ou même dans l’assiette. Quant à leur présence en zone urbaine comme en zone rurale, elle peut même occasionner quelques nuisances.

De la présence à l’omni-présence

La peste noire avec ses cohortes de rats et surtout leurs puces en est un exemple frappant mais ce n’est pas le seul qui vienne à l’esprit. Plus étonnant encore, on se souvient d’accidents causés par des animaux suivis de procès en bonne et due forme. On pense entre autres exemples, à ce porc ayant causé la mort d’un prince et infléchi le destin de la royauté française, dont nous parlait Michel Pastoureau dans son ouvrage Le Roi tué par un cochon.

Les porcs errants dans les villes ne furent pas les uniques victimes de ces étranges procès. Chevaux, bœufs, chiens, chats, coqs, ânes, insectes ou même poissons se voient punir ou gracier sous la houlette des juges (voir les Procès faits aux animaux, conférence du même Michel Pastoureau).

Si l’animal peut être doué d’une once d’entendement et de sensibilité en ce bas-monde, peut-être n’est-ce pas par hasard qu’au XIIIe siècle, un Saint François viendra sanctifier cette relation entre l’homme et les créatures de Dieu, ou à tout le moins en sceller l’importance.

Le Renard qui voulait boire le reflet de lune, fable de Marie de France
Le Renard piégé par un reflet de lune, Marie de France (Enluminure Moyenagepassion.com

Fables et Bestiaires

Quand ils sortent des campagnes ou des villes pour entrer dans les contes ou sur les pages de manuscrit, les animaux du Moyen Âge viennent, comme dans l’antiquité, souligner les travers de la nature humaine, jouer de la satire ou nous enseigner la morale. Les isopets de Marie de France, les Fables d’Eustache Deschamps ou le Roman de Renart, entre autres textes médiévaux, sont encore là pour en témoigner.

Enfin, on les retrouve encore ces bêtes fascinantes, voire inquiétantes et toutes chargés de symboles et quelquefois d’étranges pouvoirs dans les pages des bestiaires médiévaux. Voilà encore un autre territoire que l’historien Michel Pastoureau s’est évertué à arpenter (voir par exemple Le loup ou Le taureau).

Des contes animaliers de Corsica aux contes du monde

Nous voilà donc au pied de ce nouvel ouvrage de la série Raconti. Le bestiaire est complet : contes mettant en scène des hommes et des animaux, contes uniquement animaliers, contes d’hier, contes d’aujourd’hui.

Par la richesse des références, cette invitation au départ de l’île de Beauté prend aussi des allures de véritable tour du monde. Le travail de compilation est riche et impressionnant. la liste des pays visités est incomptable et vous entraînera sur bien des continents.

C’est exactement le genre d’ouvrages qu’on a envie d’ouvrir au hasard pour s’entendre raconter à soi-même une histoire ou, mieux encore, pour la raconter à un proche, à un enfant, et perpétuer un peu de cette tradition orale venue du fond des temps. Raconti – « Raconte moi une histoire » – Au fond, n’avons-nous pas fait que cela depuis le début de notre Humanité ? Nous transmettre les uns aux autres des récits et des histoires pour perpétuer la culture, la sagesse, l’humour, le sens des valeurs et des choses ?

L’oralité est un trésor fragile qu’il faut consigner et perpétuer pour ne pas le perdre. Petits ou grands, on a tous besoin de contes pour réenchanter le quotidien et ce tome 7 de Raconti tombe a pic. Il a juste ce qu’il faut d’humour et de soleil pour faire entrer un brin de magie dans votre bibliothèque. Rendez-vous sur le site des éditions Maia pour plus d’informations.

En vous souhaitant une belle journée.

Frédéric F
Moyenagepassion.com

Voir notre article sur la collection Raconti


  1. A ce propos, voir l’interview de Claude Franceschi à Radio Corsica International, daté du 8 janvier dernier. ↩︎

« Hé, Dame jolie », un joli motet courtois du Codex de Montpellier

Enluminure amour courtois

Sujet :   codex de Montpellier,  musique médiévale, chanson médiévale, amour courtois, vieux-français,  chants polyphoniques, motets, fine amor, traduction.
Période :   XIIIe siècle, Moyen Âge central.
Titre:  « 
E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir« 
Auteur :   Anonyme
Interprète :  Sinfonye
Album : 
 Trois soeurs, Three Sisters, 13th c , french songs (1995).

Bonjour à tous,

os pérégrinations médiévales du jour nous entraînent vers les musiques polyphoniques du XIIIe siècle. Elles nous donneront l’occasion de lever le voile sur un joli motet courtois issu du Codex de Montpellier. Au passage, nous découvrirons aussi une formation de musiques anciennes de haute tenue : l’ensemble Sinfonye fondé par la musicienne et compositrice Stevie Wishart.

L’amour courtois du Codex de Montpellier

La pièce du jour s’inscrit dans la parfaite continuité de nombreux motets présentés dans le codex de Montpellier ou chansonnier de Montpellier. Ce précieux manuscrit médiéval est conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de la ville du même nom sous la référence H196.

Avec plus de 330 chansons et motets annotés musicalement pour un grand nombre de pièces courtoises, ce codex forme un témoignage important des œuvres polyphoniques des XIIe et XIIIe siècles.

Le manuscrit a conservé l’anonymat des auteurs des pièces qu’il propose mais on peut retrouver tout de même certaines paternités en croisant les manuscrits. En l’occurrence, celle du jour ne semble pas avoir d’auteur précis.

Le motet "E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir" & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196) - manuscrit enluminé du XIIIe siècle
Le motet « E, dame jolie, Mon cuer sans fauceir » & sa partition, dans le codex de Montpellier (H196)

Ce motet se situe dans la veine de l’amour courtois de cette période. On y retrouvera l’amant-poète se laissant bercer par ce « mal d’aimer » qui lui procure, toute à la fois, douleur et joie. La dame de son cœur sera, quant à elle, couverte d’éloges et louer comme il se doit. Enfin, pour sceller l’accomplissement parfait de la lyrique courtoise, les habituels jaloux et médisants pointeront aussi leur nez pour essayer d’entraver les idylles des amants.

Pour la découverte en musique de ce motet du Moyen Âge central, nous avons choisi une belle version très épurée, celle de l’ensemble médiéval Sinfonye.

La formation Sinfonye de Stevie Wishart

Sinfonye est un groupe de musique médiévale fondé en 1986 par la compositrice, musicienne et chanteuse Stevie Wishart.

Formée à Cambridge puis à Oxford et à la Guildhall School of Music and Drama de Londres, Stevie Wishart s’est illustrée en tant que compositrice dans le domaine de la musique contemporaine. Parallèlement, elle a mené une partie importante de sa carrière autour des musiques anciennes et médiévales avec un parti-pris d’ethnomusicologie et de restitution. C’est dans cet esprit qu’elle a fondé Sinfonye.

Depuis sa formation, l’ensemble a développé une riche discographie autour de la musique médiévale sur des thématiques assez variées. Les albums vont de l’amour courtois à l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, en passant par des thèmes comme les musiques de Noel dans l’Angleterre médiévale, les cantigas de Santa Maria, des danses et musiques de l’Italie du XIVe siècle, des musiques du temps d’Aliénor d’Aquitaine, ou même encore un album consacré à la femme médiévale « amante, poétesse, protectrice et sainte ».

Côté actualité, les dernières productions de Sinfonye datent des années 2010. Depuis, la formation a, semble-t-il, arrêté de se produire mais sa directrice continue ses recherches autour de la fusion/rapprochement entre musiques médiévales et univers musicaux plus contemporains.

L’album Trois soeurs, Three Sisters, chansons du 13e siècle – France

Le motet du jour est tiré d’un album de 1995, originellement sorti sous le titre « Three sisters on the seashore« .

La pochette de l'album Three sisters de Sinfonye.

Cette production de Sinfonye propose 33 pièces dont la grande majorité sont des chansons et motets polyphoniques du XIIIe siècle. Une bonne partie d’entre elles sont anonymes et tirées du codex de Montpelier H196.

Les 58 minutes d’écoute sont agrémentées de quelques estampies mais aussi d’une composition plus moderne de la directrice Stevie Wishart, dans l’esprit d’un motet médiéval.

Depuis sa sortie initiale, l’album a été réédité par Glossa Music qui le propose encore dans son catalogue. A défaut de vous le procurer via l’éditeur ou votre disquaire habituel, vous pourrez aussi le retrouver sur certaines plateformes légales de streaming.

Musicien et artistes présents sur cet album :

Vivien Ellis (voix), Jocelyn West (voix), Stevie Wishart (voix, vièle à archet, vielle à roue, direction)


E, Dame Jolie, mon cuer sans fauceir
La version en vieux-français


E dame jolie
Mon cuer sans fauceir
Met an vostre bailie
Ke ne sai vo peir.

Sovant me voit conplaignant
Et an mon cuer dolosant
D’une malaidie
Dont tous li mons an amant
Doit avoir le cuer joiant
Cui teilz malz maistrie
Si formant m’agrie.
Li dous malz d’ameir
Ke par sa signorie
Me convient chanteir


E dame jolie….

J’ain de cuer an desirant
Dou monde la mués vaillant
Et la plus prixie
Plus saige ne mués parlant
N’a honor mués antandant
On mont ne cuit mie.
Ne sai ke j’an die
Mais a droit loweir
C’est la muez ensaignie
C’on puxe trover.


E dame jolie….

Bien sai ke fellon cuxant
M’ont estei souvant nuxant
Ver vostre partie
Tres douce dame a cors gent
Por Deu, ne-s croiez pas tant
Ces gens plain d’anvie.
Jai si corte vie
Lor puist Deus doneir
K’il ne me puxent mie
Ver vous plus grever.

E dame jolie….


La traduction de ce motet en français actuel

NB : pour éclairer ce motet, nous avons opté pour une traduction complète du vieux français original (relativement ardu) au français actuel.

Ah ! belle dame,
Je remets mon cœur
Sincèrement en votre pouvoir ,
Car je sais que vous êtes sans égale.

Souvent je me plains
En mon cœur affligé
D’un mal
Qui donne à tous ceux qui aiment,
Et que cette douleur accable,
Un cœur rempli de joie.
Le doux mal d’aimer
Me tourmente tellement
Que, sous son emprise,
Il me faut chanter.

Ah ! belle dame, …

J’aime sincèrement, et désire
La femme la plus digne du monde,
Et la plus précieuse ;
Je ne crois pas qu’il y en ait d’autre
Plus sage et plus éloquente au monde
Ni plus respectueuse de l’honneur.
Je ne sais qu’en dire de plus,
Si ce n’est lui rendre un hommage mérité (la louer comme il convient):
Elle est la femme la plus cultivée
Qu’on puisse trouver.

Ah belle dame, …

Je sais bien que des calomniateurs
S’en sont souvent pris à moi
Pour me nuire (diffamer) auprès de vous.
Ma très chère dame, si belle à voir,
Pour l’amour de Dieu, ne croyez pas tant
Ces gens plein d’envie.
Que Dieu leur accorde
Une vie brève,
Afin qu’ils ne puissent plus
Vous faire de tort (vous opprimer).


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En vous souhaitant un belle journée et en vous remerciant de votre lecture.

Frédéric Effe.
Pour Moyenagepassion.com
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