Sujet : enluminure, fable médiévale, manuel scolaire, littérature française, littérature médiévale, Marie de France, renard, langue française. Période : de l’Antiquité à nos jours, Moyen Âge. Titre : Terres des Lettres (Français), programme 2026, classes de 5ème, Éditions Nathan.
Bonjour à tous,
n ce mois de rentrée, nous sommes heureux de vous annoncer notre modeste contribution iconographique à un manuel scolaire à destination des collèges. L’ouvrage est issu de la collection des Éditions Nathan intitulée Terre des Lettres. Il est consacré à l’enseignement du français et de la littérature pour les classes de 5e.
Terres des Lettres Français, édition 2026
Pour qui a usé ses fonds de culotte sur les bancs du collège à la toute fin des années 70, les thèmes abordés dans ce manuel scolaire apparaissent particulièrement variés.
Les « classiques » d’antan sont, certes, au rendez-vous. Homère y côtoie Molière, ou encore Jules Verne, Joseph Kessel, Louisa May Alcott et d’autres.
Plus étonnant peut-être, Le Hobbit de Tolkien et certains héros du Seigneur des anneaux y trouvent aussi leur place. Étonnant mais pas forcément déplacé ! De notre côté, nous ne nierons pas les qualités littéraires de l’œuvre du grand JRR. Bien que l’ayant découverte plus tardivement et hors du cadre scolaire, nous l’avons même largement arpentée et relue.
Littérature médiévale et Moyen Âge
Pour ce qui est de la littérature médiévale et du Moyen Âge plus proche des sources historiques, on les trouve également bien représentés dans l’ouvrage.
Chevalerie et courtoisie, poésies variées ou légendes arthuriennes croisent l’indémodable roman de Renard. Rutebeuf y fait même une apparition avec une version écourtée et modernisée de sa complainte. Les fables de Marie de France viennent aussi compléter le tableau.
Enfin, du côté de l’Orient médiéval, la sagesse persane se voit gratifiée d’un large chapitre sur Les Mille et une Nuits que le sage Saadi n’aurait pas désavoué.
Conception et supports pédagogiques
Pour dire un mot de la conception et de la mise en page de ce manuel, elle se signe par un bon nombre d’illustrations et une signalétique soignée sur les objectifs de chaque texte ou exercice.
Des séquences « Art et culture » permettent aussi de varier les supports d’apprentissage, en s’appuyant notamment sur le cinéma. Dans cette même rubrique, on trouvera même un support sur les super héros et Captain America que ne désavouerait sans doute pas un William Blanc (voir sa conférence sur les héros arthuriens et les super héros)
Marvel aurait-il supplanté Steinbeck et ses Raisins de la colère au panthéon des classiques américains ? Heureusement non et l’ouvrage ne s’y limite pas, mais quand je vous dis que nous sommes loin de nos manuels scolaires de la fin des 70’s, en voilà un exemple. Pour plus d’informations sur ce manuel scolaire, nous vous invitons à consulter le lien suivant.
Nous avons réalisé cette illustration à partir de différents manuscrits médiévaux.
Le manuscrit Français 113 (Lancelot en Prose de Robert Boron) et le Français 112.3 (compilation arthurienne de Micheau Gonnot) ont fourni une partie du décor et du paysage. Tous deux sont datés du 15e siècle.
Le renard, à l’arrière-plan, provient du manuscrit médiéval Français 616 ( Le Livre de Chasse de Gaston Phébus et Déduits de la chasse de G de La Buigne). Il est daté du 14e siècle. Le renard au premier plan est l’élément le plus moderne de toute cette illustration. Il provient du Ms 3401 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Ce codex contient un superbe bestiaire médiéval daté du 16e siècle. Pour la lune et son reflet, elle est également médiévale, mais nous en gardons le secret. Il faut bien préserver un peu de mystère.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred Pour Moyenagepassion.com A la découverte du Moyen Âge sous toutes ses formes.
Sujet : vieux-français, poésie médiévale, poésie courtoise, amour courtois, trouvères, langue d’oïl, salut d’amour, loyal amant, fine amor, complainte d’amour. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle. Auteur : anonyme Titre : « Or m’estuet saluer, cele que je desire » Ouvrage : Manuscrit Français 837 de la BnF.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous partons à la découverte d’une nouvelle poésie courtoise du Moyen Âge central et notamment d’un salut d’amour.
Ce genre particulier du XIIIe siècle nous a laissé quelques rares pièces dont un érudit comme Paul Meyer avait supposé qu’elles avaient dû été plus nombreuses dans les faits que celles parvenues par les manuscrits1 (autour d’une vingtaine).
Quatrains d’alexandrins pour un loyal amant
Le salut d’amour du jour diffère de ceux que nous avons pu étudier jusque là. Il est même d’une forme assez rare pour être soulignée puisqu’il présente une succession de beaux alexandrins regroupés en quatrains. Les rimes sont léonines. Autrement dit, la fin de chaque hémistiche rime et s’accorde avec les hémistiches des vers suivants.
Sur le fond, le trouvère reprend les codes habituels de la poésie courtoise. La dame y est grandement louée tant pour sa beauté que ses qualités morales (surtout pour sa beauté quand même). C’est assez pour que notre loyal amant en perde le sommeil et dans sa complainte, en appelle à la pitié de la belle pour lui ouvrir son cœur.
Comme dans de nombreuses pièces du genre, les médisants, les envieux et les perfides rodent. Ils ont même ici bonne place puisque plusieurs strophes leur sont consacrés. Toujours à l’embuscade, ils sont aussi là pour nous rappeler la nature souvent transgressive de l’amour courtois.
Aux sources manuscrites de cette poésie
La poésie courtoise du jour dans le MS Français 837 de la BnF, Recueil de fabliaux, dits, contes en vers.
Vous pouvez retrouver ce salut d’Amour dans le manuscrit médiéval Français 837 de la BnF.
Ce riche codex contient divers fabliaux, dits, contes en vers datés du XIIIe siècle. Datés de la fin de ce même siècle, il dénombre pas moins de 249 pièces pour de nombreux auteurs cités ou demeurés anonymes. L’œuvre de Rutebeuf y est particulièrement représentée avec 31 pièces.
Or m’estuet saluer, cele que je desire dans le vieux français d’origine
NB : nous avons ajouté de nombreuses clefs de vocabulaire pour vous guider dans la compréhension de cette poésie en vieux français d’Oïl.
Or m’estuet saluer — cele que je desire Et moi esvertuer — por sa grant bonté dire. Sovent me fait muer — le cuer d’angoisse et ďire Et le cors tressuer2— quant sa biauté remire.
Bien vueil que vous sachiez — que vostre amour m’esprent; Si en sui enlaciez — que de nuit me seurprent. Voirs est que sui plaiez, — mes la plaie reprent’3, Quant vous voi si sui liez — toute joie m’en prent.
Cortoise et bien aprise, — bone et vaillanz et sage, Rose esmerée4 esprise — sanz orgueil, sanz outrage, Bouche très bien alise5, — resplendissant visage, Tant vous aim, bele, et prise — que je vous faz hommage.
Encor vous loerai, — qu’assez i a à dire, Je voi de voir et sai, — tant a en vous matire, II n’est ne clers ne lai — qui soit dedenz l’empire Qui seùst vo valor — ne racorder ne dire6.
Mon salu vous envoi — comme à dame et amie, Et, por fere convoi, — ma complainte jolie, Dame, vous i envoi, — nel tenez à folie7, Quar je ne sai ne voi — comment mon cuer vous die.
Departir ne m’en quier — quar je l’aim sanz retrere, Et amer et proisier8— je vueil la debonere. Ne me puet anoier — ne torment ne contrere ; Or se puent noier — li felon deputaire9.
Diex vous puist mal doner, — felon et losengier ! Toz dis volez mener — tricherie et dangier, Et fins amanz mener — de lor vie eslongier; De faussement errer — aurez encor loier.
Bele, ne créez mie — les felons mesdisanz, Quar il sont plain d’envie — et fel et despisanz10; Amer vueil sanz boisdie11 — en despit des nuisanz ; Ne sai se j’ai amie, — mes je sui ses amanz.
Fine, sachanz et pure, — humble, piteuse et simple, Compassée à nature, — blanche gorge com guimple12, Portréte de feture — qui tout mon cuer raïmple De joie sanz mesure, — tant a la chiere simple13.
Tant par est bien taillie — et de piez et de mains. Bien fete et eschevie14 — d’espaules et de rains ; Blanche gorge polie — i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains15.
Joie n’ai ne leece — se de li ne me vient, Si ai duel et tristece, — que il ne li souvient De moi qui sui en chace — por li quant me sovient De sa vermeille face — qui si bien li avient.
Ainz Narcisus n’ama — dame si com je l’aime, Car ele sourpris m’a, — et si n’ai pas l’estraine16 De li, que tel fame a — si clere face plaine, N’onques ne s’aesma — à alegier ma paine.
Par Dieu ! je servirai — tant que pitié vaintra Son dur cuer qu’en esmai — m’a fet vivre pieça. Bien me met en essai — vers li, lors si saura Se je onques faussai — cele qui mon cuer a.
Or soit à son plesir, — car je sui en balance Et par ce n’ai loisir — ne n’ai mes de souffrance, Je ne puis mes souffrir — si grande desirrance, Se li vueil requérir — qu’el me face alejance.
La fin de ma complainte — ferai, puis, si deprie17 Au Dieu d’amors mains jointes — que il me face aïe18 Tant que je aie ataint — ce dont j’ai tel envie : C’est l’amor à la cointe; — lors si raurai19 ma vie.
Explicit complainte d’amors.
Découvrez d’autres saluts d’amour traduits et commentés :
« i mist le souverains Por le mont esgarder, — de ce sui toz certains. » : Dieu a créé toute cette perfection et ses beaux atours pour que le monde les regarde, de cela je suis certain ↩︎
Il n’a pas la chance d’avoir la réputation de Narcisse (qui n’a jamais aimé de femmes) mais il aime la femme la plus belle et sans égale pour soulager sa peine (?). ↩︎
Sujet : Cantigas de Santa Maria, galaïco-portugais, culte marial, miracle, Sainte-Marie, prison, évasion. Période : Moyen Âge central, XIIIe siècle. Auteur : Alphonse X (1221-1284) Titre : Cantiga de Santa Maria 106 « Prijôn fórte nen dultosa » Album : Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua (2019).
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nos recherches médiévales nous entraînent à la cour d’Alphonse X de Castille pour un nouveau chant à la vierge : la Cantiga de Santa Maria 106. Celle-ci nous ramènera vers le nord de la France et à Soissons pour y découvrir l’histoire de deux écuyers sauvés in-extremis d’une dure geôle par un miracle marial.
La grande compilation de chants mariaux d’Alphonse X
Pris sur le fait, les deux écuyers sont capturés.
Au XIIIe siècle, le grand roi savant, féru de composition, de poésie et de littérature fit compiler et mettre en musique de nombreux chants à la vierge : chants de Louanges mais surtout récits de miracles qui circulaient alors sur les routes et dans les lieux de pèlerinage médiévaux.
Ils formeront le riche corpus des Cantigas de Santa Maria, soit quelques 420 chansons annotées musicalement, léguées à l’Espagne médiévale et témoins de l’importance du culte marial au Moyen Âge central.
De nos jours, les cantigas sont encore abondamment jouées par les ensembles musicaux de la scène médiévale tandis que les riches enluminures de certains de leur codex continuent d’inspirer les médiévistes ou les musicologues par leur présentation d’instruments anciens et leurs détails.
La CSM 106 : absolution et évasion pour deux écuyers prisonniers
Prisonniers, les deux écuyers échangent sur leur sort.
Il n’est de prison suffisamment forte pour contrer la volonté de Marie. Le récit de miracle de la Cantiga de Santa Maria 106 est là pour l’affirmer et le fait que les deux écuyers soient enfermés, au départ, pour des actes délictueux n’y changera rien.
« Voleurs » dit la Cantiga. L’enluminure médiévale en tête d’article les montrent proches de bêtes de ferme et on les imagine volontiers pillant ou cherchant leur pitance en prélevant du bétail. Mais le délit ici n’est pas le propos et le chant ne s’y appesantit pas. Leur vœu de souscrire un don important pour la construction et les travaux de l’église de Soissons sera entendu.
Une offrande de clous
Le don consistera en cent clous d’offrande pour l’un et mille pour l’autre. S’agit-il de très précieux clous de girofle, épice très prisée au Moyen Âge ou plutôt des clous frappés sur certaines monnaies médiévales de la péninsule ibérique, en évocation de la croix christique ? Quoi qu’il en soit, les fers seront brisés et la porte de la cellule s’ouvrira pour laisser s’enfuir les deux prisonniers, au nez et à la barbe de leurs gardes.
Aux temps médiévaux comme aux temps bibliques, les voies divines restent impénétrables. Contre la justice des hommes, les deux écuyers voleurs seront libérés par leur intention sincère de contribuer à l’édification d’une église.
Puissance et immédiateté de l’intercession mariale
Les deux écuyers prient pour leur libération.
Eloge des bonnes œuvres et de la charité, éloge de la foi en l’Eglise et en la sainte, le sens du récit de la Cantiga 106 reste clair. Il n’y a pas de limites au pouvoir de rédemption de la Vierge et il n’est jamais trop tard pour s’amender.
Comme dans de nombreux miracles mariaux médiévaux, on est frappé de l’immédiateté de l’intercession. Une fois le vœu ou la prière exprimés, le miracle s’accomplit dans une proximité confondante.
Au Moyen Âge, le monde du surnaturel et du divin jouxte de très près le monde temporel. Et si, comme l’enseignent les évangiles, « La foi soulève des montagnes« , le monde médiéval ne cesse de le manifester à travers sa foi en Marie.
Quelle église à Soissons ?
L’église dont il est question pourrait-elle être la cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Soissons ? C’est possible. Au moment de cette cantiga et dans les temps qui la précédent, l’édifice était encore en chantier. Il pourrait encore s’agir de l’église Saint-Pierre vestige de l’abbaye bénédictine de Notre-Dame, et qui semble avoir connu, elle aussi, des travaux de réfection et de construction autour du XIIe siècle1.
La Cantiga de Santa Maria 106 dans le très beau Códice rico de la bibliothèque de l’Escurial.
Aux sources médiévales de la CSM 106
Le premier écuyer s’évade sous l’œil de son compère.
Pour présenter cette cantiga, nous revenons, une fois de plus, sur le Códice rico et ses précieuses enluminures.
Conservé à Madrid, sous la garde de la Bibliothèque Royale de l’Escurial, le Ms. T-I-1 fait partie des grandes références en matière de Cantiga de Santa Maria.
S’il existe d’autres codex autour des cantigas, ce manuscrit médiéval se partage la vedette avec le MS B.I.2 de l’Escorial, également connu comme códice de los músicos. Ce dernier fait toutefois une plus grande place aux enluminures de musiciens. Comme on peut le constater sur les illustrations de cet article, celles du Códice rico sont plus proches du narratif des cantigas.
Devant la cellule vide, le garde reconnaît le miracle marial.Les deux écuyers reconnaissants prient la vierge.
Eduardo Paniagua et les Cantigas du Nord de France
La version en musique de ce chant à la vierge nous ramène encore vers le maître de musique espagnol Eduardo Paniagua. Il est, à ce jour, le seul, qui compte dans sa discographie, d’avoir enregistré l’ensemble du corpus des Cantigas de Santa Maria.
Face à l’immensité de la tâche, il a procédé à de nombreux recoupements thématiques sans ménager sa peine. On peut même, quelquefois, retrouver des cantigas enregistrées dans des versions différentes sur différents albums.
La version en musique de la Cantiga 106 du jour est tirée de son album Cantigas del Norte de Francia. Enregistré en 2019, le directeur espagnol y présentait pas moins de 21 cantigas en provenance du nord de France pour une durée d’écoute de 120 minutes.
Vous pouvez retrouver cet album chez votre disquaire favori. À défaut, vous pourrez également l’acquérir sur les plateformes en ligne au format CD ou dématérialisé. Voici un lien utile pour vous le procurer : Cantigas del Norte de Francia, Eduardo Paniagua.
La Cantiga 106 en galaïco-portugais et sa traduction française
Esta é como Santa María sacou dous escudeiros de prijôn.
Prijôn fórte nen dultosa non pód’ os presos tẽer a pesar da Grorïosa.
Cette cantiga conte comment Sainte-Marie fit sortir deux écuyers de prison.
Il n’est pas de prison si forte qui ne puisse retenir des prisonniers contre la volonté de la Glorieuse.
Desta razôn vos direi un miragre que achei escrito, e mui ben sei que farei del cantiga saborosa. Prijôn fórte nen dultosa…
À ce sujet, je vais vous parler D’un miracle que j’ai trouvé Écrit et je ne doute pas Que j’en ferai Un chant réjouissant (savoureux). Il n’est pas de prison si forte…
E contarei sen mentir como de prijôn saír fez dous presos e fogir e pois ir en salv’ a mui Precïosa. Prijôn fórte nen dultosa…
Et je conterai sans mentir Comment d’une prison La très précieuse Fit s’échapper deux prisonniers Et se mettre à l’abri. Il n’est pas de prison si forte…
Dous escudeiros correr foron por rouba fazer; mais fôronos a prender e meter en prijôn perigoosa. Prijôn fórte nen dultosa… Deux écuyers s’en furent en virée pour voler, Mais ils furent pris Et jetés Dans une prison fort dangereuse. Il n’est pas de prison si forte…
Jazend’ en aquel logar, ũu deles se nembrar foi com’ en Seixôn lavrar e pintar viu eigreja mui fremosa. Prijôn fórte nen dultosa…
Enfermés en ce lieu, L’un des écuyers se souvint Comment, à Soissons, Il avait vu une très belle église peinte et en construction. Il n’est pas de prison si forte…
E diss’ a séu compannôn: “Se éu saír de prijôn, cen cravos darei en don a Seixôn que é óbra mui costosa.” Prijôn fórte nen dultosa…
Et il dit à son compagnon : « Si je parviens à sortir de cette prison, Je donnerai cent clous en offrande à l’église de Soissons, Car c’est un chantier très coûteux. » Il n’est pas de prison si forte…
E pois esto prometeu, lógo ll’ o cepo caeu en térra; mais non s’ ergeu: atendeu ant’ a noite lubregosa. Prijôn fórte nen dultosa… Dès qu’il eut fait cette promesse, Ses fers tombèrent au sol, Mais il ne bougea pas, et attendit Jusqu’à la nuit obscure. Il n’est pas de prison si forte…
Mais poi-la noite chegou, a séu compannôn contou como ll’ o cepo britou e sacou end’ a Virgen pïedosa. Prijôn fórte nen dultosa…
Mais dès que le nuit vint, Il conta à son compagnon, Comment la Vierge miséricordieuse Avait brisé et ôté ses chaines. Il n’est pas de prison si forte…
O outro lle diss’ assí: “Per quant’ éu a vós oí, mil cravos levarei i se mi a mi tóll’ esta prijôn nojosa.” Prijôn fórte nen dultosa…
Et l’autre lui dit ainsi : « Comme je t’ai entendu le dire, Je porterai mille clous si elle me libère moi aussi De cette horrible prison.» Il n’est pas de prison si forte… Pois s’ o primeiro sentiu sólto da prijôn, fogiu, A guarda, quand’ esto viu, lóg’ abriu a cárcer mui tẽevrosa.
Puis, le premier prisonnier libre S’échappa de prison et s’enfuit, Et les les gardes quand ils virent cela, Ils ouvrirent alors La cellule obscure.
polo outr’ i guardar ben, ca atal éra séu sen; mas dele non achou ren, e porên houv’ a Virgen sospeitosa,
Pour bien surveiller le prisonnier restant. Mais de lui ils ne trouvèrent aucune trace Et par la suite Ils soupçonnèrent la vierge,
madre de Nóstro Sennor, que lle fora soltador dos presos e guïador, sen pavor, como Sennor poderosa. Prijôn fórte nen dultosa…
Mère de notre Seigneur, D’avoir aidé les deux prisonniers À s’échapper et de les avoir guidé Sans peur, Comme la grande dame puissante qu’elle est. Il n’est pas de prison si forte…
Sujet : poésie, auteur médiéval, moyen français, ballade, poésie satirique, poésie morale, poésie politique. Période : Moyen Âge tardif, XIVe siècle. Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : «Quant les saiges gouverneront» Ouvrage : Poésies morales et historiques de Eustache Deschamps, Georges-Adrien Crapelet (1832).
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nos aventures médiévales nous entraînent au Moyen Âge tardif, plus précisément dans la deuxième partie du XIVe siècle. Au programme, la découverte d’une nouvelle ballade morale et politique du poète Eustache Deschamps.
D’entre les 1000 ballades rédigées par l’officier de cour et auteur champenois, nombreuses sont celles qui dénoncent les abus politique et la corruption des puissants. Dans les allées du pouvoir comme à la cour, où qu’il pose son regard, Eustache ne cesse de dénoncer convoitise, avidité et valeurs morales en perdition. Les princes ne sont pas les seuls qui en prennent pour leur grade ; ceux qui gravitent autour ne sont jamais en reste.
Course au pouvoir et ambition débridée
Dans la ballade du jour, c’est à nouveau un regard de l’intérieur que l’auteur médiéval projette sur les allées du pouvoir. Ambitions des uns et des autres, course effrénée pour le prestige et les fonctions, les « fous » s’imposent contre les sages et les gens de valeur dans une absence totale d’éthique et d’honneur.
Pour le très moral Eustache Deschamps, une seule solution s’impose : à défaut de leur préférer des sages conseillers, vertueux et dévoués, mieux vaut réduire drastiquement le nombre de ces officiers malveillants et ambitieux.
Au delà du bon gouvernement, il est question de restauration de valeurs morales mais aussi d’harmonie et de morale chrétienne (amour du prochain). Pitié, foi et raison verront-elles consacrer leur règne ? Oui, quand les sages gouverneront, si toutefois cela survient. Eustache l’appelle de ses vœux mais il n’est pas certain qu’il y croit vraiment.
Aux sources de cette ballade médiévale, nous retrouvons, une fois de plus, le ms Français 840 de la BnF. Cette véritable bible de l’œuvre d’Eustache Deschamps est devenue incontournable pour l’étude du poète médiéval.
Pour la version en graphie moderne de cette poésie, nous l’avons empruntée à l’un des premiers découvreurs modernes d’Eustache. Il s’agit, bien sûr, de l’écrivain et imprimeur Georges-Adrien Crapelet et son ouvragePoésies morales et historiques de Eustache Deschamps, daté de 1832.
En ce qui concerne l’enluminure sur l’image d’en-tête et l’illustration, elle est tirée du Manuscrit 1130 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève : Le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville (fin XIVe siècle) et contemporain de la poésie d’Eustache. Elle représente le supplice infligé aux corrompus en Enfer.
Quant les saiges gouverneront d’Eustache Deschamps
NB : le moyen français d’Eustache peut présenter quelques difficultés. Aussi, nous ajoutons quelques clefs de vocabulaire qui devraient vous permettre de les dépasser.
Comment le roy avra juste maison et son royaume bien reformé quant les saiges gouverneront.
Quant se pourra tout reformer ? Quant sera paix et vraie amour ? Quant verray je l’un l’autre amer ? Quant verray ge parfaicte honnour ? Quant avra congnoissance tour* (à leur tour) Verité, loy, pité, raison ? Quant sera justice en saison* (à propos, quand viendra justice), Que les mauvais pugnis* (punis) seront ? Quant avra roys juste maison (maison bien tenue)? Quant les saiges gouverneront.
Qui fait les choses mal áler ? Qui nous a fait tant de dolour ? Les foulz es estas eslever1, Les saiges laisser en destour* (écartés, délaissés), Les vaillans mettre au cul du four2, Faire injustice et desraison, Convoitise, orgueil, traïson, Et trop d’officiers qui yront A honte et a perdicion Quant les saiges gouverneront.
L’en queurt aux estas demander ; C’est au requerant deshonnour3, Qui n’est digne de l’exercer. L’en doit eslire sanz favour Prodomme qui soit de valour Sanz son sceu4. Telle election Fait bon fruict. Sanz destruction (dans la paix, sans dommage) Les princes par ce regneront Et leur peuple en vraye unïon (en concorde avec leur peuple) Quant les saiges gouverneront.
Prince, pour la grant charge oster Du peuple, vueillez moderer Les officiers qui trop sont Et a droit nombre* (un nombre plus juste, plus modéré) ramener. Lors ne pourra que bien aler Quant les saiges gouverneront.
Découvrir d’autres ballades satiriques et politiques d’Eustache Deschamps :