Sujet : vieux-français, lai, poésie médiévale, littérature médiévale, poésie satirique, poésie morale satire, enfer, fabliau, langue d’oil, oil. Période : Moyen-âge central XIIIe siècle. Auteur : anonyme Titre : le Salut d’Enfer Ouvrage : Jongleurs & Trouvères, d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, Achille Jubinal, 1835.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous partons en direction du XIIIe siècle pour un peu d’humour médiéval satirique avec une pièce de choix et presque totalement oubliée. Elle a pour nom le Salut d’Enfer et on peut la trouver notamment transcrite dans un ouvrage d’Achille Jubinal datant de 1835, et ayant pour titre Jongleurs et trouvères.
Les Manuscrits anciens
Cette poésie qui tutoie le style enlevé et humoristique de certains fabliaux, au point que nous serions presque tenté de la considérer comme une émanation du genre, peut être retrouvée dans les deux manuscrits anciens suivants : le MS Français 837 et le MS Français 12603, tous deux conservés à la BnF).
Le premier manuscrit, le MS Fr 837 (consultable ici sur le site Gallica), est à l’origine de la transcription reportée ici. Il est daté de la fin du XIIIe siècle et contient pas moins de 249 oeuvres, à l’écriture gothique appliquée. On y trouve des fabliaux, des dits et des contes en vers. dont un peu plus d’une trentaine de pièces de Rutebeuf.
Le Salut d’enfer, dans le manuscrit MS Fr 837, de la BnF, département des manuscrits
Le Salut d’Enfer, amputé de sa fin, est encore présent, sous le nom de Lai d’Infier dans le MS Fr 12603 (voir sur Gallica ici). Daté du XIIIe au début du XVe siècle, ce manuscrit est une vaste compilation de littérature médiévale, contenant de nombreuses poésies et récits de tous bords. Mêlant auteurs célèbres à d’autres moins renommés ou mêmes anonymes, l’ouvrage présente aussi une large variété de thèmes qui vont des légendes arthuriennes (fragment du Roman de Brut de Wace, Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, …) jusqu’aux fabliaux, en passant même encore par des chansons de geste d’Ogier le Danois ou desfables de Marie de France.
Enfin, pour finir ce petit tour d’horizon sur les origines sourcées de notre satire du jour, on retrouvera encore quelques uns de ses vers au sein d’une autre pièce intitulée Les XXIII Manières de Vilains, présente dans le Manuscrit Français 1553 (MS Fr 1553), daté du XIIIe.
Ce dernier texte étant lui aussi demeuré anonyme, on ne sait pas si son auteur, est le même que celui du Salut d’Enfer ou si, au contraire il a plutôt emprunté des parties de l’original pour les intégrer à son oeuvre. Les XXIII manières du vilain, qu’on connait encore comme « Des vilains », comptent parmi ces textes dont la violence satirique contre les vilains pourrait presque être choquante si nous ne savions les replacer dans leur contexte (Voir notre article sur les vilains des fabliaux). Elles furent également publiées, par A Jubinal dans un petit précis d’un peu plus de trente pages datant de 1834.
Gastronomie Infernale et satire sociale
ur le fond, ce Salut d’Enfer est donc une pièce satirique et humoristique. Sur un ton caustique et moqueur, son auteur nous conte ce qui se passe aux Enfers dans une grande ronde qui met en scène des formes élaborées de gastronomie infernale. Comme nous le disions plus haut, on y recroise le ton bonhomme et rigolard, de certains fabliaux.
On retrouve aussi dans sa conclusion quelques traces laissées par les tensions des invasions et des croisades. Autant le dire, cela ne constitue pas ce qui nous a semblé le plus intéressant à relever ici. Le défilé des nombreux métiers, professions de foi et personnes empruntés à la société du XIIIe siècle (magistrats, financiers, faux abbés, faux moines, bigots donneur de leçons, etc…), qui s’y trouvent rôtis par l’auteur, aux côtés des criminels les plus notoires, nous a semblé largement plus drôle et, plus propice aussi, à approcher l’humour médiéval satirique, son impertinence, ses moqueries et ses cibles très larges et très nombreuses.
vision médiévale de l’enfer Miniature, Bible moralisée Oxford-Paris-Londres, MS Harley 1526 (XIIIe siècle)
D’un point de vue linguistique, comme son vieux français est assez loin du nôtre, nous vous donnons ici de nombreuses clés de vocabulaire pour en faciliter la compréhension. Une partie d’entre elles est empruntée à l’ouvrage de Achille Jubinal cité en-tête d’article. Toutes les autres sont issues de recherches personnelles et d’une plongée en règle au coeur de différents dictionnaires (le Godefroy court, le Saint-Hilaire et le très exhaustif dictionnaire de La Curne de Sainte Palaye, entre autres). Tout cela étant dit, place à la farce.
Le Salut d’Enfer
HAHAI! hahai! je sui venus; Saluz vous mande Belzébus, . Et Jupiter et Appollin. Je vieng d’enfer le droit chemin, Noveles conter vous en sai, Qu’anuit en l’ostel herbregai, En la grant sale Tervagan* (nom du diable). La menjai .j. popélican* (financier), A une sausse bien broié, D’une béguine* (bigote) renoié* (renégate), Qui tant avoit du cul féru* (de ferir : frapper), Qu’ele l’avoit tout recréu*(fourbu). Cele nuit fui bien ostelez, Quar de faus moines et d’abez Me fist l’en grant feu au fouier, Et par devant et par derrier. Me servoient faus eschevin* (magistrat), Mes ainz que je fusse au chemin, Lendemain m’estut-il mengier. Belzébus fist appareillier .J. userier, cuit en .j. pot; Après faus monnoiers en rost, .Ij. faus jugeurs à la carpie* (sauce), Et j. cras moine à la soucie* (sauce), Estanchiez* (repu) fui d’avocas, .J. entremès qui fist baras; A mengier oi à grant plenté* (à foison); En tout le plus lonc jor d’esté Ne vous porroie raconter, Ne escrire, ne deviser, La grant foison d’âmes dampnées Qui en enfer sont ostelées.
De champions et de mordreurs* (meurtriers), Et de larrons et de robeurs* (voleurs), Faus peseur, faus mesureeur, Cil i parsont (portion ? partage) bien asseur* (en sécurité, assuré); De papelars* (bigots) et de nonnains* (nonnes) Est noz enfers auques* (n’est pas encore) toz plains. Li cordelier, li jacobin, Qui escritrent en parchemin La confession des béguines, Et les péchiez que font souvines* (couchés, renversés sur le dos); Li noir moine i sont mal venu, Por ce que il ont trop foutu; (foutiner se battre) Si en sont batu en chapitle. Li blanc moine n’i sont pas quite, Quant l’en i doit chanter à note Dedenz enfer à grant riote* (discussion, querelle). De cels aus sas et aus barrez* ( frères en sac et frères barrés ou bariolés : les Carmes) Est noz enſers mal ostelez* (loger) ; Por ce que dras orent divers (parce qu’ils ont des habits différents) Vont en enfer cus descouvers.
Noz enfers est de grant afère, Quar nus n’i veut entrer ne trère*(s’y rendre, y aller) C’on n’i reçoive liement* (joyeusement, avec douceur). Par la coille* (testicule) qui ci me pent, Je vous di voir* (vrai), ne vous ment mie : En enfer est ma dame Envie, Qui garde la porte et l’entrée; Luxure i est trop honorée ; De clers, de moines, de Templiers, De prestres et de chevaliers, Est Luxure dame clamée Et mult forment d’aus honorée, Trestout ausi comme roine : Qui miex vaut plus profond l’encline. ‘ J’aporte d’enfer grant pardon, De Tervagan et de Mahom, De Belzébus, de Lucifer, Qui vous puist mener en enfer.
Explicit le Salut d’Enfer.
Une belle journée à tous.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes
Sujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux, vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique, conte moral, moyen-âge chrétien. Période : moyen-âge central Titre : Du Vilain qui conquist Paradis par plait Auteur : anonyme Ouvrage : Les Fabliaux, Etienne Barbazan. Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe, Anatole Montaiglon et Gaston Raynaud.
Bonjour à tous,
ujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter un très célèbre fabliau en provenance du moyen-âge central. Nous en sommes d’autant plus heureux que nous nous vous proposons, à coté de sa version originale en vieux-français, son adaptation complète en français moderne par nos soins.
Un vilain « exemplaire » et pourtant
Pour faire écho à notre article sur le statut du vilain dans la littérature médiévale, ce conte satirique réhabilite quelque peu ce dernier. Comme nous l’avions vu, en effet, « l’homologue » ou le « double » littéraire du paysan sont l’objet de bien des moqueries dans les fabliaux et, d’une manière générale, dans la littérature des XIIe au XIVe siècles. Ce n’est donc pas le cas dans le conte du jour, puisque l’auteur y accorde même l’entrée du Paradis au vilain, contrairement à Rutebeuf qui ne lui concède pas dans son « pet du vilain« .
Pour le conquérir, le personnage aura à lutter en rendant verbalement coup pour coup et en démontrant de véritables talents oratoires, mais ce n’est pas tout. Entre les lignes, ce fabliau nous dressera encore le portrait d’un paysan qui a mené une vie exemplaire de charité et d’hospitalité. C’est donc un « bon chrétien » qui nous est présenté là et il possède aussi une parfaite connaissance des écritures bibliques qu’il retourne d’ailleurs à son avantage. Pour autant et comme on le verra, la question de cette nature chrétienne, si elle jouera sans doute indirectement un rôle, ne sera pas ce que le conte nous invitera finalement à considérer en premier.
Du Vilain qui conquit le Paradis en plaidant en vieux-français, adapté en français moderne
oncernant cette traduction/adaptation et pour en préciser l’idée, nous avons plutôt cherché, autant qu’il était possible, à suivre au plus près le fil de la traduction littérale tout en conservant le rythme et la rime du texte original. Pas de grandes envolées lyriques ou de révolution ici donc, on trouvera même sans doute quelques coquilles de rimes, mais cette adaptation n’a que la prétention d’être une « base » de compréhension ou même, pourquoi pas, une base de jeu pour qui prendrait l’envie de s’essayer à sa diction ou de monter sur les planches. La morale serait sans doute à retravailler pour la rime mais, pour être honnête, je n’ai pas eu le coeur à la dénaturer.
Pour des raisons de commodité et pour l’étude, nous vous proposons également une version pdf de cette adaptation. Tout cela représente quelques sérieuses heures de travail, aussi si vous souhaitiez utiliser cette traduction, merci de nous contacter au préalable.
Avant de vous laisser le découvrir, j’ajoute que les césures entre les strophes ne sont que l’effet de notre propre mise en page, destiné à offrir quelques espaces de respiration dans la lecture. Ce fabliau se présente, en général, d’une seul traite.
Nos trovomes en escriture Une merveilleuse aventure ! Qui jadis avint un vilain, Mors fu par .I. venredi main; Tel aventure li avint Qu’angles ne deables n’i vint; A cele ore que il fu morz Et l’ame li parti du cors, Ne troeve qui riens li demant Ne nule chose li coumant. Sachiez que mout fu eüreuse L’ame, qui mout fu pooreuse; Garda à destre vers le ciel, Et vit l’archangle seint Michiel Qui portoit une ame à grant joie; Enprès l’angle tint cil sa voie. Tant sivi l’angle, ce m’est (a)vis, Que il entra en paradis.Seinz Pierres, qui gardoit la porte, Reçut l’ame que l’angle porte; Et, quant l’ame reseüe a, Vers la porte s’en retorna. L’ame trouva qui seule estoit, Demanda qui la conduisoit : « Çaienz n’a nus herbergement, Se il ne l’a par jugement : Ensorquetot, par seint Alain, Nos n’avons cure de vilain, Quar vilains ne vient en cest estre. Plus vilains de vos n’i puet estre, Çà, » dit l’ame, « beau sire Pierre ; Toz jorz fustes plus durs que pierre. Fous fu, par seinte paternostre, Dieus, quant de vos fist son apostre; Que petit i aura d’onnor, Quant renoias Nostre Seignor ; Mout fu petite vostre foiz, Quant le renoiastes .III. foiz; Si estes de sa compaignie, Paradis ne vos affiert mie. Alez fors, or tost, desloiaus, Quar ge sui preudons et loiaus ; Si doi bien estre par droit conte.»Seins Pierres ot estrange honte ; Si s’en torna isnel le pas Et a encontré seint Thomas ; Puis li conta tot à droiture Trestote sa mesanventure, Et son contraire et son anui. Dit seinz Thomas : « G’irai à lui, N’i remanra, ja Dieu ne place! » Au vilain s’en vient en la place : « Vilains, » ce li dist li apostres, «Cist manoirs est toz quites nostres, Et as martirs et as confès; En quel leu as tu les biens fais Que tu quides çaienz menoir? Tu n’i puez mie remanoir, Que c’est li osteus as loiaus. Thomas, Thomas, trop es isneaus* De respondre comme legistres; Donc n’estes vos cil qui deïstes As apostres, bien est seü, Quant il avoient Dieu veü Enprès le resuscitement ? Vos feïstes vo sei rement Que vos ja ne le querriez Se ses plaies ne sentiez; Faus i fustes et mescreanz. » Seinz Thomas fut lors recreanz De tencier, si baissa le col;Puis s’en est venuz à seint Pol, Si li a conté le meschief. Dit seinz Pols : « G’irai, par mon chief, Savoir se il vorra respondre. » L’ame n’ot pas poor de fondre, Aval paradis se deduit : « Ame, » fait il, « qui te conduit ? Où as tu faite la deserte Por quoi la porte fu ouverte ? Vuide paradis, vilains faus ! « Qu’est ce ? dit il, danz Pols li chaus, Estes vos or si acoranz Qui fustes orribles tiranz ? Jamais si cruels ne sera ; Seinz Etienes le compara, Que vos feïstes lapider. Bien sai vo vie raconter ; Par vos furent mort maint preudome. Dieus vos dona en son le some Une buffe de main enflée. Du marchié ne de la paumée N’avon nos pas beü le vin ? Haï, quel seint et quel devin ! Cuidiez que ge ne vos connoisse? « Seinz Pols en ot mout grant angoisse. Tornez s’en est isnel le pas, Si a encontré seint Thomas Qui à seint Pierre se conseille ; Si li a conté en l’oreille Du vilain qui si l’a masté : « En droit moi a il conquesté Paradis, et ge li otroi. » A Dieu s’en vont clamer tuit troi. Seinz Pierres bonement li conte Du vilein qui li a dit honte : « Par paroles nos a conclus ; Ge meïsmes sui si confus Que jamais jor n’en parlerai.»Dit Nostre Sire : « Ge irai, Quar oïr vueil ceste novele. » A l’ame vient et si l’apele, Et li demande con avint Que là dedenz sanz congié vint : « Çaiens n’entra oncques mès ame Sanz congié, ou d’ome ou de feme ; Mes apostres as blastengiez Et avilliez et ledengiez, Et tu quides ci remanoir ! Sire, ainsi bien i doi menoir Con il font, se jugement ai, Qui onques ne vos renoiai, Ne ne mescreï vostre cors, Ne par moi ne fu oncques mors ; Mais tout ce firent il jadis, Et si sont or en paradis. Tant con mes cors vesqui el monde, Neste vie mena et monde ; As povres donai de mon pain ; Ses herbergai et soir et main, Ses ai à mon feu eschaufez ; Dusqu’à la mort les ai gardez, Et les portai à seinte yglise ; Ne de braie ne de chemise Ne lor laissai soffrete avoir ; Ne sai or se ge fis savoir ; Et si fui confès vraiement, Et reçui ton cors dignement : Qui ainsi muert, l’en nos sermone Que Dieus ses pechiez li pardone. Vos savez bien se g’ai voir dit : Çaienz entrai sanz contredit ; Quant g’i sui, por quoi m’en iroie ? Vostre parole desdiroie, Quar otroié avez sanz faille Qui çaienz entre ne s’en aille ; Quar voz ne mentirez par moi. Vilein, » dist Dieus. « et ge l’otroi ; Paradis a si desresnié Que par pledier l’as gaaingnié ; Tu as esté à bone escole, Tu sez bien conter ta parole ; Bien sez avant metre ton verbe. »Li vileins dit en son proverbe Que mains hom a le tort requis Qui par plaidier aura conquis ; Engiens a fuxée droiture, Fauxers a veincue nature ; Tors vait avant et droiz aorce : Mielz valt engiens que ne fait force.Explicit du Vilain qui conquist Paradis par plait
On trouve dans une écriture Une merveilleuse aventure Que vécut jadis un vilain Mort fut, un vendredi matin Et telle aventure lui advint Qu’ange ni diable ne vint Pour le trouver, lors qu’il fut mort, Et son âme séparée du corps, Il ne trouve rien qu’on lui demande Ni nulle chose qu’on lui commande. Sachez qu’elle se trouvait heureuse L’âme, un peu avant, si peureuse; (1) Elle se tourna vers le ciel, Et vit l’archange Saint-Michel Qui portait une âme à grand(e) joie; De l’ange elle suivit la voie. Tant le suivit, à mon avis, Qu’elle entra jusqu’au paradis.Saint-Pierre, qui gardait la porte, Reçut l’âme que l’ange porte; Et quand elle fut enfin reçue, Vers la porte, il est revenu. Trouvant seule l’âme qui s’y tenait il demanda qui la menait : « Nul n’a ici d’hébergement, S’il ne l’a eu par jugement (jugé digne) D’autant plus par Saint-Alain,
Que nous n’avons cure de Vilain. Les vilains n’ont rien à faire là, Et vous êtes bien un de ceux-là. « ça, dit l’âme, Beau Sire Pierre; Qui toujours fût plus dur que pierre. Fou fut, par Saint Pater Nostre, Dieu, pour faire de vous son apôtre; Comme petit fut son honneur, Quand vous reniâtes notre seigneur. Si petite fut votre foi, Que vous l’avez renié trois fois. Si vous êtes bien de ses amis, Peu vous convient le Paradis, Tantôt fort, tantôt déloyal moi je suis prudhomme et loyal Il serait juste d’en tenir compte. »Saint-Pierre pris d’une étrange honte, Sans attendre tourna le pas Et s’en fut voir Saint-Thomas; Puis lui conta sans fioritures Tout entière sa mésaventure Et son souci et son ennui Saint-Thomas dit : « j’irai à lui Il s’en ira, Dieu m’est témoin ! Et s’en fut trouver le vilain « Vilain, lui dit alors l’apôtre, « Cet endroit appartient aux nôtres Et aux martyres et aux confesses En quel lieu, as-tu fait le bien Pour croire que tu peux y entrer ? Tu ne peux pas y demeurer C’est la maison des bons chrétiens. » « Thomas, Thomas, vous êtes bien vif A répondre comme un légiste ! N’êtes vous pas celui qui dites Aux apôtres, c’est bien connu, Après qu’ils aient vu le seigneur Quand il fut ressuscité, Faisant cette grossière erreur, Que jamais vous ne le croiriez Avant d’avoir touché ses plaies ? Vous fûtes faux et mécréant. » Saint-Thomas perdit son allant à débattre et baissa le col.Et puis s’en fut trouver Saint-Paul, Pour lui conter tous ses déboires. Saint Paul dit « J’irai le voir, On verra s’il saura répondre. » L’âme n’eut pas peur de fondre, A la porte elle se réjouit (jubile). « Ame » dit le Saint, qui t’a conduit? Ou as-tu juste eu le mérite D’avoir trouvé la porte ouverte ? Vide le Paradis, vilain faux! » « Qu’est-ce? dit-il, Don Paul, le chaud! Vous venez ici, accourant, Vous qui fûtes horrible tyran ? Jamais si cruel on ne vit, Saint Etienne lui s’en souvient, Quand vous le fîtes lapider. Votre vie, je la connais bien, Par vous périrent maints hommes de bien. Dieu vous le commanda en songe, Un bon soufflet bien ajusté, Pas du bord, ni de la paumée. (2) N’avons-nous pas bu notre vin ? (3) Ah ! Quel Saint et quel devin ! Croyez-vous qu’on ne vous connoisse? » Saint-Paul fut pris de grand angoisse Et tourna vite sur ses pas, pour aller voir Saint-Thomas, Qui vers Saint-Pierre cherchait conseil; Et il lui conta à l’oreille Du vilain qui l’avait maté : « Selon moi, cet homme a gagné Le paradis je lui octrois » A Dieu s’en vont clamer tous trois, Saint-Pierre tout bonnement lui conte Du vilain qui leur a fait honte : « En paroles il nous a vaincu ; J’en suis moi-même si confus Que jamais je n’en parlerai. »Notre Sire* (le Christ) dit, « Alors j’irai Car je veux l’entendre moi-même » Puis vient à l’âme et puis l’appelle Lui demande comment il se fait Qu’elle soit là sans être invitée « Ici n’entre jamais une âme, Sans permission, homme ou femme, Mes apôtres furent outragés Insultés et (puis) maltraités, Et tu voudrais encore rester ? « Sire, je devais bien manoeuvrer Comme eux, pour obtenir justice Moi qui ne vous renierai jamais Ni ne rejetterai votre corps (personne) Qui pour moi ne fut jamais mort; Mais eux tous le firent jadis, Et on les trouve en paradis. Tant que j’ai vécu dans le monde J’ai mené (une) vie nette et pure Donnant aux pauvres de mon pain Les hébergeant soir et matin, A mon feu je les réchauffais Jusqu’à la mort, je les gardais (aidais) Puis les portais en Sainte Eglise. De Braie pas plus que de chemise, Ne les laissais jamais manquer, Et je ne sais si je fus sage, Ou si je fus vraiment confesse. Et vous fis honneur dignement. Qui meurt ainsi, on nous sermonne Que Dieu ses péchés lui pardonne Vous savez bien si j’ai dit vrai. Ici, sans heurt, je suis entré Puisque j’y suis, pourquoi partir ? Je dédierais vos propres mots Car vous octroyez sans faille Qu’une fois entré, on ne s’en aille, Et je ne veux vous faire mentir. » « Vilain », dit Dieu, « je te l’octroie : Au Paradis, tu peux rester Puisque qu’en plaidant, tu l’as gagné. Tu as été à bonne école, Tu sais bien user de paroles Et bien mettre en avant ton verbe. »Le vilain dit dans son proverbe Que maints hommes ont le tort requis Au plaidant qui conquit ainsi
son entrée dans le paradis. (4) L’adresse a faussé la droiture (5) Le faussaire (a) vaincu la nature ; Le tordu file droit devant et le juste part de travers : Ruser vaut mieux que force faire. (6)Explicit du Vilain qui conquit le Paradis en plaidant
NOTES
isneaus* ; vif, habile (1) « L’âme qui moult fut peureuse » : l’âme qui avait eu très peur au moment de se séparer du corps.
(2) Pas du bord ni de la paumée : pas du bout des doigts, ni du plat de la main. Pour le dire trivialement : toute la tartine.
(3) N’avons-nous pas bu notre vin ? Allusion à l’évangile de Saint-Thomas. « N’ais-je pas accompli mes devoirs de bon chrétien? » (4) littéral : à celui qui aura conquis en plaidant.
(5) Sur l’ensemble de l’explicit, certains termes employés sont assez larges au niveau des définitions, il a donc fallu faire des choix. Engiens : ruse, talent, adresse. Nature : ordre naturel, loi naturelle. Droiture: raison, justice.
(6) La ruse vaut mieux que la force.
Profondeur satirique & analyse
n se servant de la distance au personnage, l’auteur semble à première vue, conduire ici une réflexion profonde et acerbe sur la légitimité des intermédiaires (en l’occurrence les apôtres), pour accorder l’entrée au paradis et juger de qui en a le privilège ou non. En mettant l’accent sur la dimension humaine des Saints et leurs faiblesses, on pourrait même vraiment se demander à quel point l’auteur n’adresse pas ici vertement la reforme grégorienne. On se souvient que par certains aspects, cette dernière avait confisqué, en effet, aux chrétiens le dialogue direct avec Dieu ,en faisant des personnels épiscopaux les intermédiaires nécessaires et incontournables pour garantir aux croyants, le Salut de son âme.
Travers humains
& légitimité des intermédiaires
Au fond, si les Saints et apôtres eux-même, pour leurs travers humains ou leurs erreurs passées, n’ont pas la légitimité de refuser à notre joyeux et habile paysan l’entrée en paradis, que dire alors du personnel de l’église ? On sait que par ailleurs les fabliaux nous font souvent des portraits vitriolés de ces derniers (cupidité, lubricité, etc).
Sous les dehors de la farce, il est difficile de mesurer l’intention de l’auteur ou la profondeur véritable de la satire, mais on ne peut pas faire l’économie de cette lecture de ce fabliau. Le conteur y adresse-t-il la légitimité des hommes, aussi « Saints » ou canonisés soient-ils, à tenir les portes du paradis et juger du Salut des âmes ? Est-ce une lecture trop « moderne » pour le moyen-âge ? Bien que ce conte satirique paraisse soulever clairement la question, ses conclusions et sa morale nous tirent au bout du compte, en un tout autre endroit, de sorte qu’il est difficile de savoir si l’auteur n’a fait ainsi que se dégager de la forte satire présente sur ces aspects ou si son propos n’était simplement pas là.
Talent oratoire plus que valeurs chrétiennes ?
out d’abord et par principe finalement, le vilain n’est pas autorisé à entrer au Paradis. « Il ne peut être un bon chrétien ». Le fabliau s’évertuera à nous démontrer le contraire, mais d’emblée, c’est un fait entendu qui a force de loi. Dès le début du conte, nous sommes dans la conclusion du « Pet du vilain » de Rutebeuf. : aucun ange, ni diable ne viennent chercher l’âme défunte. Personne ne veut du vilain; ni l’enfer ni le paradis ne sont assez bons pour lui. S’il veut sa place, il lui faudra la gagner, faire des pieds et des mains. Autrement dit dégager, un à un, tous les intermédiaires et leurs arguments – en réalité ils n’en ont pas, il ne font qu’opposer une loi – en remettant en cause leur légitimité à juger de ses mérites.
A-t-il démontré au sortir de cette joute qu’il est un bon chrétien ? En réalité non. La conclusion s’empêtre dans quelques contradictions dont il est permis, encore une fois, de se demander, si elles ne sont là que pour atermoyer la question de fond par ailleurs bien soulevée : « Beaucoup d’hommes donneront tort au vilain d’avoir ainsi gagné son entrée au paradis« , et pourtant finalement il n’est pas ici question d’affirmer que le vilain l’a gagné par sa parfaite connaissance des écritures, et encore moins par une certaine « exemplarité chrétienne » de sa vie : « Le faussaire a vaincu la nature (l’ordre naturel, la loi)… Le tordu file droit et le juste part de travers… «
Au fond, c’est son talent à argumenter qui est explicitement mis à l’honneur, dusse-t-il être considéré comme « tordu ». Les Saints ont eu affaire à plus grand orateur qu’eux et ce vilain là n’a gagné son entrée au paradis que par sa propre habilité. Il demeure donc une exception et celle-ci ne doit rien à son respect des valeurs chrétiennes: « la ruse, le talent triomphe de la force, du juste, de la loi ». Ce qui fait que le fabliau est drôle (au sens de l’humour médiéval), c’est que le vilain a réussi finalement à berner les Saints. Les questions de fond sur la légitimité de ces derniers à détenir les clefs du paradis, comme celle plus large des hommes, de leurs travers et de leur bien fondé à juger du Salut d’un des leurs, vilain ou non, se retrouvent bottées en touche. Après avoir été soulevées, leur substance satirique est en quelque sorte désamorcée ou en tout cas amoindrie.
D’ailleurs, le Christ en personne (« nostre Sire ») n’accordera aussi son entrée au vilain que sur la base de son talent oratoire et sa capacité à « gloser » sur le fond des évangiles: « Tu as été à bonne école, tu sais bien user de paroles et bien mettre en avant ton verbe ». CQFD : les actions du vilain de son vivant, chrétiennes ou non, ne sont pas adressées. Elles ne sauraient semble-t-il, en aucun cas, fournir une raison suffisante à son entrée en Paradis. La loi reste la loi. Pour que l’humour fonctionne, il faut, semble-t-il, que ce vilain reste une exception et ne soit qu’à demi réhabilité.
Pour parenthèse et avant de nous séparer, veuillez noter que les photos ayant servi à illustrer cet article sont toutes des détails de toiles du peintre bolognais du XVIe/XVIIe siècle, Guido Reni (1575-1642): dans l’ordre, le Christ remettant les clefs du Paradis à Saint-Pierre, suivi d’un portrait de Saint-Pierre et de Saint-Paul.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : humour médiéval, littérature médiévale, fabliaux, chevalier, clercs, vilains, paysans, satire, conte satirique, poésie satirique. Période : moyen-âge central Titre : des chevaliers, des clercs et des vilains Auteur : anonyme Ouvrage : « Les Fabliaux, T3″, Etienne Barbazan
Bonjour à tous,
ur les quelques cent cinquante fabliaux qui nous sont parvenus du moyen-âge celui dont nous vous parlons aujourd’hui est sans doute un des plus courts, à défaut d’être celui dont l’humour est le plus « élevé ». Comme on le verra, il s’épanche, en effet, du côté des rives les plus graveleuses de l’humour médiéval.
Avec les habituelles réserves qu’il faut mettre entre la réalité sociale et la littérature, c’est un conte satirique que l’on trouve souvent cité par des auteurs ou historiens soucieux d’approcher les représentations que le monde médiéval pouvait se faire des différentes classes sociales, en l’occurrence celles des chevaliers, des clercs et des vilains. Comme dans tous les contes satiriques, les traits sont bien évidemment forcés et nous sommes ici dans une caricature, assez grossière, mais elle nous fournit tout de même l’occasion d’aborde la question du statut du « vilain » dans les fabliaux.
Etymologie : le mot vilain vient de « Villa », la ferme. Dans son sens premier c’est donc l’homme de la ferme.
Le « Vilain » des fabliaux
et de la littérature médiévale
Le terme « vilain » dans les fabliaux et la littérature médiévale recouvre plusieurs usages. Dans le premier cas, qui est son origine étymologique, il désigne une fonction : celle de paysan, de travailleur agricole. Dans le deuxième, c’est un terme péjoratif qui désigne des hommes de basse classe sociale, mais surtout, parmi eux, les « rustres », autrement dit ceux qui sont sans éducation, sans bonnes manières et, quelquefois même, corollaire de tout cela, sans grande hauteur morale.
En réalité, le deuxième sens semble s’être rapidement attaché au premier, et bien des fois, les deux se confondent. Le vilain désigne alors un paysan de métier, mais aussi et presque par voie de conséquence, un être rustre, naïf, et sans manière. Les choses n’étant fort heureusement jamais aussi simples, le blason du vilain sera quelque peu redoré dans d’autres fabliaux ou textes médiévaux et les deux sens se trouveront même dissociés.
Pour prendre les choses dans l’ordre, nous allons d’abord parlé du vilain « ostracisé » socialement et nous aborderons ensuite les variantes appliquées à ce personnage finalement assez polymorphe des fabliaux.
Le vilain « ostracisé » et bouc-émissaire
Dans le premier cas donc, même si, encore une fois, cela se joue dans le cadre de la littérature, il semble qu’il y ait clairement une forme d’ostracisme social. Ce vilain là n’a pas d’éducation. Grossier, malotru, il souille tout ce qu’il touche et comme il est la « lie » de ce que la société peut produire de pire, il faut encore qu’il soit sale, puant et laid. Moralement, ce n’est guère mieux. Que l’on ne se fie jamais à lui, ni ne lui fasse de faveurs, il ne les rendra jamais car il est encore ingrat, peu charitable et ne tient pas ses engagements,
Monstre d’égoïsme, il ne pense qu’à lui même ou, au mieux, aux siens et ne fait jamais non plus la charité. Poursuivi jusqu’après sa mort pour ses travers, pour peu, on lui dénigre même l’entrée au paradis ce qui, dans le contexte du moyen-âge chrétien, est le pire des châtiments qu’on puisse imaginer, a fortiori quand ce dernier s’applique à l’intégralité d’une classe sociale.
Malgré tous ses travers, le vilain est rarement présenté comme doté d’une grande intelligence, et même encore moins machiavélique. Gouailleur et moqueur, méfiant envers les autres, il demeure souvent un « sot » qui se fait facilement berner; c’est alors le dindon de la farce, l’idiot ou l’abruti dont on se rit. On se souvient ici du vilain de la vache du prêtre de Jean Bodel, tant crédule et sa femme avec, qu’ils boiront tous deux les paroles du curé cupide qui leur promettait de recevoir du tout puissant le double de ce qu’ils lui céderaient. Pour avoir remis tout entier leur salut, comme leur profit, dans les mains de l’ecclésiastique, le couple de paysans naïfs (bon chrétiens mais quelque peu limités dans la compréhension des valeurs concernées) était ici l’instrument d’une satire qui, au demeurant, visait tout autant, sinon plus le prêtre. Vénal, crédule, on trouve des peintures largement plus cruelles que celle que nous faisait là Bodel du vilain, même si ce dernier ne s’y trouvait pas totalement à l’honneur.
Quoiqu’il en soit, si les fabliaux n’épargnent pas grand monde et encore moins le personnel de l’église, il demeure difficile d’imaginer un personnage plus stigmatisé socialement que le vilain tel qu’il nous y est présenté parfois. A quelques nuances près, les normes de la bonne éducation et de la société semblent sans aucune prise sur lui. Au passage, cela n’a rien à voir avec son degré de richesse ou de pauvreté car toutes les possessions et tous les trésors du monde ne sauraient le laver de la fange dans laquelle il patauge et qui décidément lui colle à la peau :
« Quand tout l’avoir et tout l’or de ce monde seraient siens, le vilain encore ne serait que vilain. » Le Despit au Vilain (l’Outrage au Vilain)
Les raisons de la stigmatisation
Même si d’autres fabliaux, comme nous le verrons plus loin, viendront nuancer ce tableau, il demeure difficile de mesurer la réalité sociale derrière ce rôle de bouc émissaire social que l’on faisait alors tenir au vilain. Certains auteurs parlent même de véritable « racisme » et, de fait, on parle même de « race des vilains » dans certains textes. Faut-il le prendre tout à fait au sérieux ? N’est-il qu’un instrument au service de la satire, pour faire valoir les autres classes, ou quelquefois pour moquer leurs traits ?
On pourrait ici recroiser avec l’analyse étymologique que fait Didier Panfili dans sa conférence sur « le travail de la terre au moyen-âge » et se souvenir avec lui de ce « Labor » bibliquement attaché à la pénitence et à ce péché originel dont il faut se laver, même si paradoxalement la terre produit le blé et le vin qui sont des accessoires sacrés indispensables des rites chrétiens. S’ils alimentent et nourrissent la société médiévale, il est vrai que les paysans, classe la plus importante en nombre, restent tout de même les plus brimés : travaillant lourdement, fortement taxés quelque soit l’issu des récoltes, quand en plus, ils ne se retrouvent pas sans protection et pillés de leurs biens par quelques mercenaires en maraude ou même quelques seigneurs abusifs.
Dans le même ordre d’idées, peut-être y-a-t’il encore, à travers ces satires, une forme de mépris culturel transposé pour les paysans d’alors par les « oisifs », les clercs, la petite noblesse et jusqu’aux poètes itinérants qui s’adonnent aux opus et aux oeuvres de lettres ? Travailleurs de l’esprit, contre travailleurs de la terre, l’opposition est-elle si éculée ?
Face à cette condition paysanne qui s’extrait peu à peu du servage du XIIe au XIIIe siècle, y-a-t-il encore pu y avoir des formes de dépréciation sociale, nées d’un peu d’envie ? C’est encore possible. Certains paysans mangent, dit-on, à leur faim, quand ils n’ont pas en plus l’outrecuidance de tirer leur épingle du jeu et de s’enrichir.
A cette figure caricaturale du vilain, travailleur de la terre attaché à une personnalité détestable à bien des points de vue, quelques auteurs de fabliaux viendront tout de même opposer un contre-pied. Et là où Rutebeuf dans son pet du vilain, moquait le vilain, lui refusant l’entrée de l’Enfer comme du Paradis et ne sachant décidément pas quoi faire de son âme, ces derniers concéderont, quant à eux, le paradis au vilain, dusse-t-il lui même l’arracher par sa hardiesse (cf le vilain qui conquit le paradis en plaidant).
Le paysan réhabilité et porteur d’une certaine sagesse populaire, contre le vilain sans manière
Il semble que ce soit plutôt dans le courant du XIIIe siècle que la figure de ce « vilain » qui avait tendance à hériter des deux sens, « travailleur de la terre » et « être sans manière », commence à se fragmenter pour le présenter de manière moins tranchée. Le « vilain » médiéval peut même alors se mettre à incarner une certaine figure de la sagesse populaire: celui qui a la tête sur les épaules, qui ne s’en laisse pas si facilement conter, celui qui, à l’opposé du précédent, se distingue par un vrai sens de la charité ou de l’hospitalité. Dans d’autres cas, il sera même celui dont la franchise et le talent désarme jusqu’aux Saints eux-même. Bref, le « vilain », compris comme travailleur de la terre mais dissocié du sens péjoratif qu’on lui avait accolé en d’autres endroits, trouvera ici une belle revanche.
D’un autre côté, pour ce qui est de la nature péjorative du mot « vilain », cette fois dissocié de la fonction ou de la condition sociale, on le retrouvera également dans la littérature satirique du moyen-âge central. C’est le cas du fabliau que nous présentons plus bas. Il met en scène des vilains dans la plus basse des positions pour mieux conclure que c’est la façon de se comporter socialement qui définit le vilain et pas sa fonction. Qu’il s’agisse ou non d’une pirouette du conteur pour adoucir un peu la violence de son propos, il y affirme tout de même qu’on peut être « vilain » sans être paysan.
D’où vient ce vilain différent de l’autre? En réalité, les deux facettes du personnage continuent de coexister et on ne peut que faire le constat que le « vilain » échappe aux catégories figées. Malotru et naïf ou plus sage, son personnage reste finalement au service de la satire.
En s’affranchissant, le paysan a sans doute gagné quelques « lettres de noblesse ». Nous le disions plus haut, le servage n’est plus de mise et les évolutions contractuelles ont joué sans doute en sa faveur. Le paysan des fabliaux est présenté comme le seul maître chez lui et il n’est jamais miséreux.
Sur le plan littéraire, la multiplication des universités a attiré vers elles des étudiants issus de milieux plus modestes, dans lesquels on finira par compter aussi des fils de paysans. Rutebeuf nous en touchera d’ailleurs un mot dans son dit de l’université.
« …Li filz d’un povre païsant Vanrra a Paris por apanre; Quanque ces peres porra panrre En un arpant ou .II. de terre Por pris et por honeur conquerre Baillera trestout a son fil, » Ci encoumence li diz de l’Universitei de Paris – Rutebeuf
Peut-être ont-ils fini par infléchir à leur manière le cours de la littérature. Au passage, on aura noté que, cette fois, le trouvère utilise le mot « païsant », montrant bien le changement de registre entre cette poésie « sérieuse » et le ton léger, humoristique et satirique du fabliau. Le genre a indéniablement ses codes et pose un cadre dans lequel les guillemets sont partout présents. C’est un deuxième degré qui n’a peut-être pas traversé le temps mais qu’il ne faut pas sous-estimer au moment de tirer des conclusions sur le vilain défini dans le fabliau et celui de la réalité médiévale.
Pour le reste et comme on le voit ici, le terme de « paysan » existait déjà au moyen-âge. et désignait alors le métier sans connotation péjorative. Comme « vilain » avant lui, ou comme « manant », le vocable a, semble-t-il, à son tour, subi un glissement sémantique dans le temps. Serait-ce une fatalité ? De nos jours et au figuré, le mot « paysan » partage quelques double-sens communs avec le « Vilain » médiéval. ie : « ignorant, rustre, sans éducation ».
Au delà d’une lecture de classe, peut-être que la division monde rural/monde urbain qui ne fait que s’affirmer au fur et à mesure des développements des villes du moyen-âge central pourrait encore fournir une grille de lecture intéressante pour comprendre cette opposition entre « l’homme de la terre » – resté proche de la nature et, de ce fait, supposé sans éducation car éloigné d’une ville qui se définit de plus en plus comme le « centre de la civilisation » – et l’homme urbain donc « nécessairement » civilisé, lettré, bien éduqué… Magie des archétypes…
A l’opposition seigneurs ou églises (propriétaires terriens) d’un côté et serfs et paysans de l’autre, serait alors venu se greffer une opposition ville/campagne. Ce n’est pas qu’une opposition simple cela dit et l’attraction n’en est pas exempte. L’urbanisation galopante des moyen-âge central et tardif, qui s’est confirmée depuis, a sans doute fait aussi de la vie campagnarde une sorte d’ailleurs perdu pour certains citadins. On en lit d’ailleurs déjà les signes, dès le début du XVe siècle, puisqu’on assiste à un mouvement littéraire qui s’épanche du côté d’un retour à une vie bucolique et champêtre (cf le dit de franc Gontier). Chez nombre d’auteurs qui suivront, l’artifice sophistiqué de la vie curiale ne fera plus recette et les paysans ou les bergers enjoués des pastourelles, loin des attraits du pouvoir et vivant dans la simplicité ne seront déjà plus moqués autant que les vilains asservis et corvéables à merci des siècles précédents.
Quoiqu’il en soit, tantôt rustre et sans manière, tantôt doté de qualités et d’une forme de sagesse populaire, le vilain des fabliaux aura su échapper aux formes fixes et il est d’ailleurs à peu près le seul dans ce cas. Faire la nique aux archétypes pourrait bien avoir été en soi sa véritable victoire et sa plus grande consolation.
Le Fabliau du jour : des chevaliers, des clercs et des vilains
Dans le fabliau du jour, nous nous retrouvons dans un joli petit coin de nature, visité successivement par des chevaliers, des clercs et enfin par des vilains. Les premiers y verront un endroit charmant pour y faire ripailles, les seconds le lieu parfait pour conter fleurette à une damoiselle et plus si affinités. Il en sera autrement de deux vilains qui, passant par là et ayant découvert l’endroit, le trouveront parfait pour s’y soulager les intestins et s’emploieront donc hardiment à le souiller.
La scatologie, thème que l’on retrouve dans quelques autres fabliaux, est comme on s’en doute, souvent associée au vilain. On se souviendra encore ici de cet autre fabliau d’un paysan qui, arrivé dans un quartier urbain de parfumeurs, tourna de l’oeil après avoir été assailli par toutes ses fragrances inconnues qui auraient ravi les narines de plus d’un être civilisé. Il fut heureusement sauvé et recouvra tous ses esprits quand on eut la bonne idée de lui mettre du fumier sous le nez en guise de sels.
Du point de vue d’une lecture de classe, le fabliau d’aujourd’hui est assez claire et sa vision relativement caricaturale: les chevaliers ne pensent qu’à festoyer et faire ripailles, les clercs à faire la cour et s’adonner aux plaisirs charnelles. Quant aux vilains, ma foi, ils ne s’embarrassent ni de l’un ni de l’autre, et comme ils n’ont aucune sensibilité esthétique, ils finissent par souiller même les plus belles choses. Pour peu, ils ne mériteraient presque pas la nature au milieu de laquelle ils vivent. La conclusion rattrape toutefois le tableau, en finissant par définir le vilain par ses actes et pas par sa condition : Vilains est qui fet vilonie,
Des chevaliers, des clercs et des vilains
Dui Chevalier vont chevauchant, Li uns vairon, l’autre bauçant, Et truevent un lieu descombré, D’arbres açaint, de feuille aombré, D’erbes, de floretes vestu, Un petit i sont arestu. Dist l’uns à l’autre, Dieu merci, Com fet ore biau mangier ci ! Qui averoit vin en bareil Bons pastez et autre appareil, Il i feroit plus delitable, Qu’en une sale à haute table Puis il s’en départent atant.
Dui Cler s’aloient esbatant, Quant li biau lieu ont avisé, Si ont come Cler devisé, Et dist li uns, qui averoit Ici fame qu’il ameroit, Moult feroit biau jouer à li; Bien averoit le cuer failli, Fet li autres et recréant, S’il n’en prendoit bien son créant. Iluec ne sont plus arrestu.
Dui vilain s’i sont embatu Qui reperoient d’un marchié. De vans et de pelés carchié. Quant où biau lieu assis se furent, Si ont parlé si come il durent, Et dist li uns, sire Fouchier, Com vez ci biau lieu pour chier ! Or i chions, or, biaus compère ; Soit, fet-il, par l’ame mon père : Lors du chier chascuns s’efforce. De cest example en est la force, Qu’il n’est nus déduis entresait. Fors de chier que vilains ait. Et pour ce que vilain cunchient Toz les biaus lieus, et qu’il y chient.
Par déduit et par esbanoi Si voudroie, foi que je doi Et aus parrins et aus marines, Que vilains chiast des narines. Qoique je die ne qoi non, Nus n’est vilains, se de cuer non. Vilains est qui fet vilonie, Jà tant n’iert de haute lingnie, Diex vos destort de vilonie, Et gart toute la compaignie.
Explicit des Chevaliers, des Clercs et des Vilaîns,
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.
Sujet : proverbe, citation, lombard, usurier, banquier, monde médiéval, littérature, poésie, histoire médiévale Période : moyen-âge central, du XIIe au XVIe Auteur : Gabriel Meurier, Rutebeuf, François Villon, Don Juan Manuel. Art, Peinture : Quentin Metsys
“Dieu me garde des quatre maisons De la taverne, du Lombard, De l’hospital et de la prison.”
Gabriel Meurier Trésor de sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, réduits selon l’ordre alphabétique (1568).
Bonjour à tous,
our être tiré d’un ouvrage qui nous porte sur les rives du XVIe siècle, le proverbe que nous publions aujourd’hui pourrait bien, sans anachronisme, trouver sa place dans les deux ou trois siècles qui en précèdent la publication. On le doit à Gabriel Meurier, un marchand qui, dans le courant du XVe siècle, peut-être poussé d’abord par des nécessités professionnelles, finit par se pencher sur les langues et devenir grammairien et lexicographe. Versé en moyen français, comme en flamand et en espagnol, il rédigea quelques traités de conjugaison et de grammaire, ouvrit même, semble-t-il, une école de langues et on lui doit encore quelques recueils de dicts et « sentences » dont ce Trésor de sentences dorées, dicts, proverbes et dictons communs, réduits selon l’ordre alphabétique dontnous avons tiré le proverbe du jour.
Dans l’ensemble des dictons rapportés dans son ouvrage, il en a, sans doute, écrit quelques uns de sa plume mais comme il dit lui-même les avoir aussi glanés et répertoriés à longueur de temps et en bon lexicographe, pour la plupart d’entre eux, il est bien difficile, au bout du compte, de les dater ou d’en connaître l’origine précise. L’affaire se complique d’autant qu’il a aussi traduit des proverbes en provenance d’autres berceaux linguistiques. Quoiqu’il en soit, cet auteur a eu au moins le mérite de les répertorier, tout en en passant un certain nombre de l’oral à l’écrit pour la postérité. En dehors de sa valeur historique, l’ouvrage reste, par ailleurs, plutôt divertissant et agréable à feuilleter.
Comme nous le disions plus haut et pour en revenir au proverbe du jour, même si l’on n’en trouve apparemment pas trace avant cet ouvrage, il pourrait fort bien lui être antérieur avec sa défiance affichée envers ces quatre maisons que sont la prison, la taverne, l’hôpital et l’officine du « lombard ». Et si l’on comprend bien pourquoi on devrait se garder des trois premières, nous voulons parler plus précisément ici de la dernière, puisque ces « lombards » reviennent en effet souvent dans la littérature médiévale où ils font l’objet de satires et de critiques directes de la part de bien des auteurs. Mais avant de passer à quelques exemples pris dans ce champ, revenons un peu sur leur origine et leur histoire médiévale, guidé par un article exhaustif du professeur d’histoire et médiéviste Pierre Racine de l’Université des sciences humaines de Strasbourg sur ces questions (1).
Les Lombards, marchands banquiers
du moyen-âge central
algré les interdictions religieuses et politiques de l’usure depuis Charlemagne, sous la pression des besoins en numéraire et de la croissance économique, la société commerciale et civile du moyen-âge central inventera bientôt des formes de prêts à intérêts contournant les interdits. Les juifs, bien sûr, non soumis aux contraintes que font peser les institutions chrétiennes sur leurs ouailles, les pratiqueront, mais ils ne seront, comme nous allons le voir, pas les seuls.
Dans les débuts du XIIe siècle, période de forte expansion commerciale, les marchands génois mettront en place un système de contrat de change qui masquera les notions d’intérêt par un habile jeu de chiffres et d’arrondis. Les marchands itinérants italiens en provenance de la région utiliseront ces contrats à leur avantage pour investir et s’enrichir sur les grandes foires de Champagne et sur le pourtour oriental de la méditerranée. Leurs affaires florissantes leur permettront bientôt de devenir, à leur tour, marchands-banquiers et ils commenceront bientôt à s’organiser en véritables compagnies bancaires et commerciales. Dans le courant du XIIe siècle, le modèle gagnera d’autres régions italiennes et, loin d’être confinée à la Lombardi actuelle, l’appellation de « lombards » commencera à désigner, au sens large, ces marchands et préteurs venus d’Italie du Nord.
Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le milieu du XIIIe, toujours bien implantés dans les foires de champagne, ces pourvoyeurs de marchandises luxueuses et d’argent trébuchant gagneront Paris et la cour royale. Par la suite, leur activité se répandra rapidement sur d’autres provinces. A la faveur du marché, ils auront alors délaissé les marchandises pour se spécialiser sur le « commerce » de l’argent et les prêts aux nobles, mais aussi en direction de toute personne, en milieu urbain ou rural, en mal de liquidités. Sous la pression de la demande, les taux d’intérêt deviendront vite prohibitifs et des premières réglementations seront mises en place. Inutile de dire que l’église, de son côté, n’aura de cesse de lutter contre ces pratiques, même si à quelques reprises on prendra quelques uns de ses dignitaires la main dans la sac.
« Leurs tables de prêt ou casane s’établissaient jusqu’au milieu des campagnes et dès lors ces financiers « lombards » devaient acquérir une mauvaise réputation à leur tour près des populations ayant recours à leur service. » Les Lombards et le commerce de l’argent au Moyen Âge – Pierre Racine
En l’absence de choix et outre la condamnation morale que le moyen-âge chrétien fait de l’usure, cette « mauvaise réputation » dont les lombards hériteront, semble aussi s’être fondée sur de sérieux écarts:
« Une enquête, provoquée par des habitants de Nîmes qui se sont plaints en 1275 près du sénéchal révèle que certains d’entre eux avaient été victimes d’une telle pratique (prêts de courte durée avec un système d’intérêts composés), aboutissant pour l’un d’entre eux à un intérêt s’élevant à 256 %. » Opus Cité
A l’évidence, même les tentatives officielles de réglementation ne parviendront pas totalement à encadrer ce trafic et ses abus. Au sortir, de marchand préteur, le terme de lombard deviendra bientôt synonyme d’usurier, honni du côté du peuple et attaché de toute une ribambelle de « qualités » assorties dans les satires. Bien sûr, de leur côté les puissants et même la couronne y auront largement recours, sachant les utiliser et usant même quelquefois d’un brin d’arbitraire pour confisquer leurs biens.
Pour conclure sur ses aspects historiques, on suivra avec intérêt dans l’article cité, les suspicions ou accusations auxquelles certaines de ces compagnies bancaires furent sujettes durant la guerre de cent ans, notamment pour leur rôle dans le financement des efforts de guerre des ennemis d’alors. Comme s’il était déjà devenu difficile, dès le courant du XIVe siècle, de mener efficacement des guerres sans l’intervention des banquiers. Quelle drôle d’idée…
Le préteur et sa femme, Quentin Metsys (1466-1530) peintre primitif flamand des XVe, XVIe
L’image du lombard
dans la satire et la littérature médiévale
ans un monde chrétien qui ne goûte pas l’usure et même si l’on a recours à leurs services, cette mauvaise réputation collera longtemps à la peau des « lombards » et leur vaudra bien des satires par les auteurs médiévaux du fin fond du XIIIe jusqu’au coeur du XVIe siècle. Pour enfoncer le clou, donnons-en quelques exemples, pris dans la littérature médiévale et dans les siècles antérieurs, en commençant par quelques vers deRutebeuf datant du XIIIe siècle :
« …Là Loi chevaucha richement Et decret orguilleusement Sor trestoutes les autres ars, Moult i ot chevalier lombars Que rectorique ot amenez Dars ont de langues empanez Por percier de cuers des gens nices Qui vienent jouster à lor lices, Quar il tolent mains héritages Par les lances de lor langages »
Rutebeuf – Oeuvres Complètes. A Jubinal.
Dans la continuité de cet exemple, dans lequel Rutebeuf nous parle de don pour la parole et pour embobiner les personnes naïves (nices) et « voler » « ôter »(toler) maintes héritages, on peut encore valablement citer un ouvrage castillan du XIVe siècle, qui se présente comme un petit traité de moral avec des exemples à valeur pratique : le comte Lucanor, apologues et fabliaux du XIVe de Don Juan Manuel, traduitpar Jean Manuel Puybusque (1854). On y trouvera notamment une parabole assez édifiante sur ce même thème de « mauvaise presse » du Lombard, jusqu’au sort (peu chrétien) que lui réserve ici son insatiable soif de possession.
L’histoire a pour titre Du miracle que fit Saint-Dominique sur le corps d’un Usurier. Elle conte l’aventure d’un lombard qui n’avait de cesse que d’accumuler les richesses. Tombé brutalement malade et sur son lit de mort, un ami lui conseilla de faire mander Saint-Dominique. L’homme s’exécuta mais le Saint étant occupé fit envoyer un moine à son chevet. Craignant que le religieux ne persuade le mourant de faire donation de toutes ses richesses au monastère, ses enfants lui firent dire que l’homme était en proie à une crise et n’était pas visible. Suite à cela, le malade perdit totalement l’usage de la parole – la faute à la rapacité de sa progéniture (dont le conte semble nous dire qu’elle serait héréditaire au moins chez le lombard) – et mourut sans confession et donc privé de Salut. Un de ses fils convainquit alors Saint-Dominique de dire, tout de même, l’oraison funèbre pour le mort. Le Saint accepta et dit dans son oraison « où est ton trésor, là est ton coeur ». Et pour montrer à l’assistance la véracité de ces paroles de l’évangile (Ubi est thesaurus tuus, ibi est cor tuum) il commanda qu’on chercha le coeur du défunt là où il devait, en principe, se trouver. Pourtant, en ouvrant la poitrine de ce dernier pour y chercher l’organe, on ne le trouva pas à sa place. Il se trouvait pourrissant et grouillant de vers dans le coffre, là-même où l’homme avait gardé ses richesses. « Si corrompu , si pourri, qu’il exhalait une odeur infecte » nous dit le conte et le narrateur de conclure sur les dangers de vouloir amasser un trésor à n’importe quel prix, au détriment de ses devoirs et des bonnes oeuvres.
Enfin, donnons un dernier exemple si c’était encore nécessaire. On se souvient d’avoir encore trouvé cette figure du Lombard, prêteur et acheteur d’à peu près tout même le plus amoral, sous la plume de François Villonet de sa gracieuse ballade faite à Monseigneur de Bourbon pour lui soutirer quelques écus.
Si je peusse vendre de ma santé A ung Lombard, usurier par nature, Faulte d’argent m’a si fort enchanté Qu’en prendroie, ce croy je, l’adventure. Argent ne pend à gippon ne ceincture ;
Requête à monseigneur de Bourbon, Oeuvres de Maistre François Villon. JHR Prompsault (1835)
Finalement, près de trois siècles après Rutebeuf et comme l’atteste le proverbe queGabriel Meurier couchait sur le papier en 1568, les lombards ne semblaient guère avoir redoré leur blason, ni récupéré leur déficit d’image.
Pour ce qui est des toiles qui nous ont servi d’illustrations tout au long de cet article, elles sont toutes tirées de l’oeuvre totalement originale et incroyablement expressive du peintre primitif flamand des XVe, XVIe siècles Quentin Metsys (1466 -1530). Quelques années avant l’ouvrage de Gabriel Meurier, il faut avouer que le traitement artistique caricatural qu’il faisait du sujet de l’argent et de l’usure, allait tout à fait dans le même sens que la satire littéraire et sociale qui l’accompagnait et y renvoyait de manière très claire.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric F
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