Sujet : poésie politique, morale, réaliste, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton. Période : moyen-âge tardif, XVe siècle Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491) Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf Ouvrage : Les lunettes des Princes (extrait). Edition de 1494, chez Etienne Larcher Nantes.
Bonjour à tous,
n trouve dans un rare manuscrit des Lunettes des princes de Jean Meschinot datant de 1494, trois ballades inédites du poète du moyen-âge tardif et nous vous proposons, aujourd’hui, de découvrir l’une d’entre elles. (1)
C’est une dénonciation des tensions intérieures qui sévissent dans la France d’alors et c’est aussi du même coup un appel à l’union contre la guerre civile et contre les intérêts des « faux rapporteurs » et « rappineurs de bref », autrement dit ceux qui, dans ce genre de situation, tirent le meilleur partie, dressent les communautés ou les différentes composantes d’un peuple les unes contre les autres et attisent les conflits pour des raisons qui leur sont propres et qui ne voilent toujours que leurs propres intérêts politiques ou pécuniaires.
« Dieu reconnaîtra les siens » nous disait donc, en quelque sorte ici le poète breton : ceux qui continueront d’oeuvrer et de prier pour que l’union et la paix triomphent. Autre monde, autre contexte, autres sens ? Gardons nous de tout mélanger, certes, mais sans doute est-ce le propre de toute poésie morale quand elle contient un fond de vérité que de s’inscrire, d’une certaine manière, dans la durée. Alors, peut-être qu’en lisant cette ballade médiévale, certains d’entre vous seront tentés de transposer et lui trouveront des échos bien actuels et plus d’une triste illustration de par le monde.
De fait, pardonnez cette remarque qui nous sort un peu de notre terrain d’analyse habituelle, mais dans nos sociétés comme sur le terrain géopolitique mondial il n’est pas un conflit ou une guerre civile et intérieure de ces cinquante dernières années à laquelle ne se soient trouvés mêlés et totalement partie prenante des acteurs aux intérêts les plus tordus et les plus dévoyés (promoteurs, négociants, financiers, armateurs, états tiers, etc, d’allumeurs de mèches à artisans directs), avançant toujours, bien sûr (quand ils le font à la lumière), sous les bannières les plus prétendument morales.
Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !
L’une des grans douleurs de soubz la lune, C’est veoir le feu en sa propre maison. Mais trop plus est veoir la guerre commune En ung pays, et sans juste achaison* (motif). Des querelles pour present nous taison, Car Dieu, enfin, tout recompensera, Mais je ne scay quant il commencera. Or luy prions qu’il vueille recepvoir Les oraisons que le peuple fera : Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !
Jenne conseil et celée rancune* (querelle, rancune cachée), Propre proufit ont fait des maulx foeson. Et de cecy cause ne vous rend qu’une C’est le deffault de justice et raison. Faulx rapporteurs ont bien eu la saison ; Mais, se Dieu plest, leur regne cessera. Je desire sçavoir quant ce sera, Car aultrement, paix ne povons avoir. S’a nous ne tient, le mal temps passera : Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !
N’imposons pas a mal eur ne fortune Les grans deffaulx que nous mesmes faison. Qui nous pourra faire ressource aucune Si nostre paix et seurté desprison* (de desprisier ; déconsidérer)? Unyon, vault plus que sans comparaison Que tous les biens que guerre amassera. Le rapineur de bref trespassera, Peu luy vauldra sa richesse et avoir ; A concorde le saige pensera. Benoistz soient ceulx qui en feront debvoir !
L’envoy
Prince des cieulx, cil qui confessera, Ta grant valeur plus ne t’offensera, Ne ne vouldra jamais guerre esmouvoir ; Mais unyon et paix compassera. Benoists soient ceulx qui en feront debvoir !
En vous souhaitant une très belle journée.
Frédéric EFFE.
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Sujet : poésie médiévale, satirique, morale, sociale, réaliste biographie, portrait, trouvère, moine, moyen-âge chrétien, satire religieuse. Période : moyen-âge central, XIIe, XIIIe siècle Auteur : Guiot de Provins (Provens) (1150 – 12..) Manuscrit ancien : MS français 25405 bnf Ouvrage : Les Oeuvres de Guiot de Provins, poète lyrique et satirique, John Orr (1915)
Du siècle puant et orible m’estuet commencier une bible, por poindre, et por argoilloneir*(*aiguillonner), et por grant exemple doner. Se n’iert pas bible losangiere* (*enjoleuse, trompeuse) mais fine et voire* (vraie) et droituriere.
Mireors iere* a toutes gens (*qu’elle soit un modèle) ceste bible : ors ne argens de nus esloignier ne la puet, que de Deu et de raison muet ce que je vuel mostrer et dire. Et sens feloignie et sens ire vodrai molt lou siècle reprendre, et assallir, et raison rendre, et dis et exemples mostrer
ou tuit sil se doient mirer qui pacience et créance ont. Et toutes les ordres qui sont se poront mirer es biau dis et es biaus mos que j’ai escris : se mirent sil qui bien entendent et li saige molt s’i amandent !
Guiot de Provins – La Bible
Bonjour à tous,
uite à l’article sur le trouvère et moine Guiot de Provins, nous donnons aujourd’hui ici quelques extraits de sa bible satirique du début du XIIIe siècle. Bible pourquoi ? Non pas pour la moquer, il ne s’agit pas d’une satire de la bible, mais bien, pour le poète, de dresser le portrait de son temps et d’en faire le relevé critique. Et ce siècle « puant et horrible » comme il l’annonce dans ses premières lignes, il l’examine à la lumière de la bible et des lois chrétiennes justement et c’est aussi une bible parce que l’ouvrage se veut un guide moral et chrétien édifiant, sans complaisance mais encore « sans colère et sans félonie ».
« En la bible covient a dire parolles dures et cuissans et qui plairont a mainte gens, mais ja mençonge n’i iert dite, que j’ai si la matière escrite dedens mon cuer et la vertei. Ne me serait ja reprovei qu’en la bible mente ne faille; sens cuidier et sens devinaille je dirai raison tout de bout, et droite veritei per tout. »
Il prendra encore des précautions en disant ne pas citer de noms et faire sa bible sans haine et sans blâmer personne en particulier, en demandant que nul ne se sente viser ou blâmer au risque de montrer sa folie.
Avant de poursuivre, je précise ici me baser sur les extraits de l’oeuvre de Guiot de Provins, présent dans l’ouvrage de John Orr (opus cité), en prenant le texte au pied de la lettre de l’universitaire anglais et sans entrer dans les débats d’experts sur les manuscrits et les variations de l’un à l’autre.
De la folie du siècle
Dès l’introduction de sa bible, Guiot de Provins va puiser dans l’antiquité les sources de la sagesse pour mieux passer au crible son temps. On a perdu le contact avec les classiques, on a oublié les philosophes et les sages de l’antiquité. Bref, le siècle est devenu fou ou plutôt il est « retourné en enfance » et les premiers signes de cet anéantissement et de ce recul, peuvent être lu du côté des seigneurs, mais surtout des princes :
« Mais tout est torneiz a anfance li siècles et anoiantis. Des princes sui plus abahis, qu’il ne conoissent ne entendent. Sil n’empirent ne sil n’amandent : empirieir ne poroient il, et comment amanderont sil qui ne puent estre poiour ? Il n’ont ne doute ne paour de Deu, ne dou siècle vergoigne. »
Des princes, des vassaux et de l’usure
Plus de faste et plus de joie dans les cours des seigneurs. Nombre d’entre eux ne sont plus, mais une certaine féodalité est aussi en recul et il s’en plaint.
Guiot fait alors la très longue liste de ceux qu’il est supposé avoir servi, qui l’ont reçu dans leurs cours dignement et lui ont donné de quoi vivre et parmi lesquels il contait des amis, disparus depuis.
« La mort nos coite et esperonne ; trop m’ait tolut* de mes amis. (*enlevé) …. Tuit li vallant me sont emblei* : (enlevé, dérobé) molt voi lou siècle nice* et fol. » (ignorant, sot, niais)
Les grands vassaux n’ont plus la confiance des princes félons, durs et vilains qui sont ici les premiers en cause. En arrière plan, c’est aussi un monde seigneurial en déséquilibre et ses vassaux appauvris mais encore dépossédés ou amoindris par les couronnes, dont il nous fait le portrait. Le siècle est à Philippe Auguste.
« Les boins vavessours* voi je mors : (*vassaux) les grans orguels et les grans tors lor fait on et les grans outraiges. Ja en ont trop cruels damaiges, qu’il estoient herbegeor* (*hospitaliers) et libéral et doneor, et li prince lor redonoient Les biaus dons, et les honoraient
or lor tôt on ains c’on lor dogne, on les escorche on les reoigne. Sil prince nos ont fait la figue ; en herpe en vïele et en gigue en devrait on rire et chanteir; om nés doit covrir ne seler, trop nos ont lou siècle honi.
…Des barons et des chastelains cuit je moût bien estre certains que des vallans en i avroit ; mais li prince sont si destroit*, (*sévères) et dur, et vilain, et fellon por ceu se doutent li baron. De teius i ait qui prou seroient*, (*il pourrait y en avoir de très preux) mais nostre prince ne vorroient que nus feïst honor ne bien. »
Arthur (de Bretagne), Alexandre et même Frédéric 1er, ne cherchez plus les grands seigneurs d’antan, superbes et généreux :
« Que sont li prince devenu ? Deus ! que vi je, et que voi gié ! Moût mallement somes changié : li siècles fu ja biaus et grans or est de garçons et d’enfans. »
Les princes s’amenuisent jusqu’à « rapetisser ». Ils ne veulent plus qu’amasser sans rien dépenser. ils deviennent usuriers et n’utilisent plus leur argent pour faire le bien. Plus ils ont et plus ils convoitent.
Guiot nous brosse le portrait d’un recul à la fois économique et moral. C’est peut-être le trouvère déçu qui parle ici, la perte de son pain et la nostalgie d’un monde qui n’est plus, de ses joies et de ses fastes, mais c’est aussi et sans doute, déjà le moine qu’il est devenu et qui déplore à travers tout cela le manque de charité chrétienne.
Du clergé et de Rome
Après les princes, ce sera au tour du clergé et au personnel de l’épiscopat romain d’en prendre pour son grade et à tous les étages. Dés le début de cette partie, Guiot de Provins, annonce clairement son « ambitieux » plan de « travail : qu’on ne s’inquiète pas, il y en aura pour tout le monde.
« Sor les romans vodrons parleir, ja de ce ne me quier saler : sor les plus haus comencerai et des autres hontes dirai. De cui ? per foi ! des archesvesques, et des ligals* (*légats) et des evesques. Des clers dirai et des chanoines, et des abbeis et des nors moinnes.
De Citeaus redirai je mont et de Chartresce* (*Chartreux) et de Grant mont (*Grandmont); après, de ceaus de Prei mostrei* (*ceux de l’ordre de Premoustré) comment il se resont provei ; et des noirs chanoines rigleiz, de ceaus redirons nos asseiz.
Et dou Temple et de l’Opitaul redirons nos, et bien et mal ; et des convers de Saint Antoinne parlerons, certes, jusque a none : n’ait gent qui tant saichent de guille*, (*ruse, fraude) bien lou voit on en mainte vile.
Et des nonains et des converses oreiz con elles sont diverses. Des faus devins i parlerons qui amonestent, et dirons des logistres; ce n’est pas biens que j’obli les fisicïens. Li siècles per trestout enpire. »
Convoitise, mauvaise vie, pas de foi, pas de religion. Le pauvre pape, à qui l’on fait porter une couronne de plume de paon, n’y voit goutte, abusé par ses mauvais conseillers.
« mais sil li ont les euls creveiz qui les autres ont avugleiz. »
Rome, le foyer de la malice et de la déchéance est en cause. Aprés tout, nous dit-il c’est sur cette même terre que Romulus avait occis son frère et qu’on tua aussi Jules César.
« Des Romains n’est il pas mervoille* (*il ne faut pas s’étonner) s’il sont faus et malicious; »
Au passage et toujours à se fier à ses écrits puisque nous n’avons que cela de lui, il semble que Guiot de Provins passa un temps notable en Languedoc et en Provence et reçut notamment des enseignements à Arles. Même s’il est vraisemblablement déjà à Cluny quand il rédige ses lignes, en voyant cette diatribe contre l’église romaine, on ne peut s’empêcher de rapprocher cela avec les remarques de certains historiens qui virent aussi dans les croisades albigeoises un moyen additionnel pour Rome de remettre au pli les églises de Provence qui demeuraient inféodées et un peu trop indépendante en esprit. En réalité, nous en sommes pratiquement aux portes, à dix ans près, du côté chronologique.
S’il serait tout de même enlevé d’affirmer que c’est aussi une certaine Provence qui parle par la bouche de Guiot, a travers la violence, mais aussi la liberté de ses propos, on mesure tout de même bien la distance immense de cette France monastique là à l’église romaine. A titre d’anecdote mais qui tombe tout de même à point pour servir ce propos, durant la croisade albigeoise, on retrouvera chez un « hérétique » du nom de Bernard Baragnon, à Toulouse, un exemplaire de la Bible de Guiot et le tribunal inquisitorial jugera suffisamment pertinent d’en faire mention dans ses procès verbaux et lors de son instruction (voir Charles Victor Langlois,La vie en France au moyen âge : de la fin du XIIe au milieu du XIVe, d’après des moralistes du temps, page 92).
Sur Rome encore :
Rome nos assote* (*suce) et transglout* (*engloutit), Rome trait et destruit tout, Rome c’est les doiz de malice dont sordent tuit li malvais vice. C’est uns viviers plains de vermine. Contre l’escriture devine et contre Deu sont tuit lor fait.
On le voit, les mots de Guiot sont durs et sans appel. Le poison vient de Rome. Convoitise, simonie, mauvaise vie,… On vend « Dieu et sa mère », l’argent disparaît dans le clergé romain tel en un gouffre, et le moine dénoncera encore le fait que ces richesses ne reviennent jamais en aide concrète ou en infrastructure: « ni chaussés, hôpitaux, ni ponts ». La critique ici passe de religieuse à politique et sociale : difficile de dissocier les trois aspects dans un moyen-âge chrétien où le clergé est une force et un pouvoir économique et politique bien réel.
Quant li peire ocist ses enfans grant pechié fait. Ha Rome, Rome, encor orcirrais tu maint home : vos nos ocïez chescun jor, crestïentei ait pris son tor. Tout est alei tout est perdu quant li chardenal sont venu, qui vienent sai tuit alumei de covoitise, et enbrasé.
Sa viennent plain de simonie et comble de malvaise vie, sa viennent sens nulle raison, sans foi, et sens religion, car il vendent Deu et sa meire et traïssent nos et lor peire.
Tout defollent et tout dévorent ; sertes, li signe nos demorent cui nostre sires doit mostreir quant li siècles dovrait finer; trop voi desapertir* (*désespérer) la gent. Que font de l’or et de l’argent qu’il enportent outre les mons ? Chauciees, hospitals ne pons n’an font il pas, ce m’est a vis.
Quant aux bons pasteurs ou aux bons évêques qui donneraient l’exemple et guideraient leurs ouailles sur la bonne voie, celle de dieu s’entend, ne les cherchez pas non plus, même si le moine admet qu’il en subsiste tout de même quelques uns :
« Mais covoitise ait tout vancu ; trop per ait vencu lou clergié qui sont si pris et si lie, il n’ont vergoigne ne doutance, ne de Deu nulle remembrance.* (*souvenir)«
On croirait presque, dans certaines de ses descriptions, voir déjà défiler les religieux des fabliaux, comme ceux, par exemple, du Testament de l’Asne de Rutebeuf.
« Provendes (1), églises achatent, en mainte manière baratent*. (*fraudent, trompent) Achater sevent et revendre, et les termes molt bien atendre, et la bone vante de bleif; »
(1)Avec le bénéfice qu’elles retirent de leurs charges ecclésiastiques (la prébende), les églises investissent.
Spéculateurs, rapaces, affairistes, ils vont même d’ailleurs jusqu’à s’adonner eux-aussi à l’usure dont Guiot a fait, dans sa bible, un de ses grands ennemis, en suivant très logiquement les pas du nouveau testament sur la question, puisqu’il est moine chrétien.
Je ne di pas qu’il soient tut de teil manière con je di. Ja Deus n’arait de ceaus merci qui font teil oevre et teille ordure, que c’est fine puant usure. …. Per foi lou seculeir clergié voi je malement engignié : il font lou siècle a mescroire. Se font li clerc et li prevoire et li chanoinne séculier ; sil font la gent desespereir.
Là encore, peu de concession et une satire qui ne prend pas de gant. Pas de colère, certes, mais aucun faux semblant ni détours non plus. Il faut sans doute se souvenir que pour être moine lui-même Guiot de Provins, pris en étau, mangera aussi son pain noir, de la bouche même du peuple, face auquel il devra répondre des abus réputés du clergé ou des abbés.
Par la suite, tous les ordres monastiques y passeront, à peu de choses près, chacun avec leurs propres travers et ils les connait bien. Et il s’en prendra, encore plus loin, aux théologiens, aux légistes. aux médecins mais nous garderons cela pour un deuxième article.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
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Sujet : poésie médiévale, morale, réaliste, satirique, réaliste, ballade, moyen français Période : moyen-âge tardif, XIVe siècle Auteur : Eustache Deschamps (1346-1406) Titre : « Ballade a double entendement, sur le temps présent» Média : lecture audio Bonjour à tous,
ujourd’hui, pour faire écho à la Ballade à double entendement d’Eustache Deschamps que nous avions publié il y a quelque temps, nous vous en proposons une lecture audio dans le texte et en moyen-français, tout en profitant pour toucher un mot de l’auteur.
On notera encore ici que, loin des difficultés de compréhension, que peuvent soulever la poésie d’un Rutebeuf ou certains autres textes (poésies, fabliaux, etc) des XIIe et XIIIe siècles, la langue d’Eustache Deschamps reste largement plus accessible à l’oreille. Bien entendu, il faut se défier de quelques faux-amis ou raccourcis de sens et il est encore vrai que certains textes sont plus ardus que d’autres. Cette ballade à double entendement est, quant à elle, plutôt facile d’accès. Pour plus d’informations la concernant et également pour sa version textuelle, vous pouvez valablement vous reporter à l’article précédent, à son sujet : Une ballade sarcastique et grinçante d’Eustache Deschamps sur son temps
Note sur la prononciation
Vous noterez que je ne souscris toujours pas au « Oé » contre le « Oi », nonobstant le fait qu’on me l’ait fait remarquer à quelques reprises. En réalité et si l’on en croit certains auteurs ou traités de prononciation du vieux français ou ancien, le « Oé » semble postérieur au XVe siècle. On l’associe donc, semble-t-il faussement, aux siècles couvrant le moyen-âge, alors qu’il serait plus renaissant.
Tout cela étant dit, le « Oi » n’est certainement pas non plus correct. Diphtonguer en « Ohi », « Ouhi » ou « Oui » il le serait sans doute plus, mais prononcer tel quel (« Oi ») et, à ma défense, il a l’avantage de favoriser la compréhension. On se rapproche un peu ici de la conception de Michel Zink et de cet idée de ne pas ajouter trop d’obstacles à la compréhension des textes médiévaux lus. Autre argument, sans doute plus personnel, le R roulé associé au « Oé » à tous les coins de phrase, a tendance à me donner la sensation de drainer les textes tout entiers du côté de la ruralité et de certaines formes dialectales qu’elle a longtemps conservé. Non que j’ai quoi que ce soit contre le patois, vous connaissez ici mon amour des langues mais disons que sans la conjonction des deux, le texte me semble ainsi ressortir plus « moderne » ou moins connoté pour le dire autrement.
Tout cela étant dit, au long du chemin et pour ceux qui ont l’air d’y tenir, je finirai bien par faire quelques lectures avec de Oé en fait de Oi. A l’inverse, un autre exercice intéressant auquel je pense, serait de lire certains textes médiévaux avec la prononciation contemporaine pour justement ôter tout voile et les rapprocher encore d’autant de nous, en gommant totalement tout « archaïsme » de prononciation. Certains textes du XIVe ou XVe siècle s’y prêtent particulièrement bien.
En vous souhaitant une belle journée.
Fred
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes
Sujet : poésie politique, morale, réaliste, poésie médiévale, biographie, portrait, poète breton. Période : moyen-âge tardif, XVe siècle Auteur : Jean (Jehan) Meschinot (1420 – 1491) Manuscrit ancien : MS français 24314 bnf Ouvrage : Les lunettes des Princes (extrait).
Bonjour à tous,
ous suivons, aujourd’hui, le fil de la poésie médiévale du gentilhomme d’armes breton du XVe siècle, Jehan Meschinot pour partager quelques nouveaux extraits pris, ça et là, dans ses « lunettes des princes ».
« … Se tu vas à Saint-innocent Où y a d’ossemens grans tas, Jà ne congnoistras entre cent Les os des gens de grans estas D’avec ceulx qu’au monde notas En leur vivant povres et nuds. »
Sur cette même idée d’égalité devant la mort, on trouvera encore en un autre endroit :
« … Quant au corps, guere davantage Ne vois d’un Prince aux plus petits Les aulcuns s’en vont devant âge A la mort pauvres et chétifs. Autres suivent leurs appetis Pour quelque temps, & puis ils meurent: Leurs oeuvres sans plus leur demeurent. »
Les lunettes des princes, Jean Meschinot.
A quelques éléments auto-biographiques près, les Lunettes des Princes de Meschinot, se situent à plein dans une poésie morale et politique, basée sur l’observation des temps, dans la veine d’un Eustache Deschamps et d’autres rhétoriqueurs d’alors qui, comme les décrivait l’historien et écrivain Edouard de kerdaniel dans son ouvrage Un soldat-poète du 15e siècle, Jehan Meschinot (et sans les réduireà cet aspect de fond puisqu’ils se caractérisent aussi par un usage particulier des formes) : « considèrent la poésie, non comme l’expression de sentiment personnel, mais comme l’expression d’antiques vérités et mettent leur esprit, leur verve, les ressources de leur versification à exprimer les lieux communs de la morale et de la sagesse éternelle. »
Dans cet état d’esprit donc et toujours aussi prompt à défendre l’homme de pauvre condition, les gens du simple ou le vilain contre les abus des puissants ou des princes, Jean Meschinot fait ici appel à la réalité ultime : la mort, pour rappeler à ces derniers la vanité et la vacuité du pouvoir, autant que l’importance de tenir leur devoir.
Quant à la camarde, comme d’autres de ses contemporains, le poète breton du moyen-âge tardif la connaît bien. Entre famine, misère et guerre, il en a été le témoin et elle lui a encore enlevé, en l’espace de quelques années, ses grands protecteurs, quatre ducs de Bretagne successifs, le laissant dans le plus grand embarras et dans une détresse qu’il versifiera si bien et de manière si réaliste qu’on croirait presque, par instants au moins, lire duFrançois Villon:
« Penser me tient, foiblesse me pourmène… Je veille en pleurs, je dors en frénésie. N’est chose qui ma douleur supporte, Pire est mon mal que n’est paralysie; Ma jeunesse est de tout bien dessaisie…
…Tremblant je sue, et si ars en froidure, En dueil passé ay mal qui sans fin dure Et ma santé d’infection tachée, l’ay corps entier dont la chair est hachée, Et ma beauté toute paincte en laidure.,. ]e suis garny de santé langoureuse, J’ay liesse pénible et doloreuse Et doux repos plein de mélencolie ; Je ne vis plus, fors en surté paoureuse, La clarté m’est obscure et ténébreuse, Mon sentiment est devenu folie. »
Les lunettes des princes (extraits) Jehan Meschinot.
Pourtant, même si la fatalité l’atteint au point qu’il n’hésite pas à nous faire partager ses infortunes, il n’aura de cesse dans ses lunettes des princes de dépasser son propos auto-biographique et ses propres misères dans un élan moral et politique qui reste au coeur de l’ouvrage. Morale et sagesse éternelle ou sermon politique pour une juste tenue du pouvoir, empreint d’une saveur toute médiévale ? Chacun en jugera. Il demeure en tout cas évident que les maux qui frappent son monde seraient bien moindres s’ils n’étaient encore aggravés par les vices et les abus des princes, mais aussi, nous dira-t-il, en élargissant son propos, de certains autres lettrés, personnels de justice, avocats, greffiers ou nobles de son temps.
En vous souhaitant une belle journée.
Frédéric EFFE.
Pour moyenagepassion.com A la découverte du moyen-âge sous toutes ses formes.